Benoist Mallet Di Bento

Francophonie : entre signaux d’alerte et nécessité d’un nouveau projet d’avenir

Une langue trouve sa force dans la confiance qu’elle inspire et dans l’avenir qu’elle rend possible

Université Amadou Mahtar Mbow, Dakar © photographie UAM

Le plurilinguisme, une réalité à penser plutôt qu’une menace à combattre

Les débats récents autour de la place de l’anglais dans l’enseignement primaire en Algérie ont ravivé une interrogation essentielle : quel avenir pour la langue française dans un monde où les équilibres linguistiques évoluent rapidement ?

Cette question ne doit pas être abordée sous l’angle d’une opposition entre les langues. Le XXIᵉ siècle est celui du plurilinguisme. La maîtrise de plusieurs langues constitue une richesse pour les individus, les sociétés et les nations. L’anglais occupe aujourd’hui une place majeure dans les échanges scientifiques, économiques et technologiques ; cette réalité doit être pleinement reconnue.

Mais cette évolution ne doit pas conduire à considérer la langue française comme un héritage du passé. Elle doit nous inviter à réfléchir aux conditions qui permettent à une langue de demeurer un vecteur d’avenir.

À cet égard, plusieurs évolutions récentes constituent autant de signaux qu’il convient d’analyser.

L’AUF : quand les ambitions se heurtent aux moyens

La récente alerte lancée par plusieurs dizaines de parlementaires auprès du Président de la République concernant la situation de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) révèle un paradoxe : au moment où la compétition internationale autour des savoirs et des langues s’intensifie, l’un des principaux instruments de l’influence universitaire francophone voit ses moyens drastiquement diminuer.

Or l’AUF n’est pas une simple structure administrative. Présente dans près de 120 pays et fédérant plus de 1 000 établissements d’enseignement supérieur et de recherche, elle contribue à la mobilité des étudiants, au développement des compétences, à l’innovation et au partage des savoirs.

Au-delà de son rôle universitaire, elle représente un véritable outil d’influence. Une langue rayonne aussi par les universités qui la transmettent, les chercheurs qui l’utilisent, les innovations qu’elle permet de produire et les réseaux humains qu’elle contribue à faire vivre.

Cette interrogation dépasse d’ailleurs le seul cas de l’AUF. Elle renvoie plus largement à la capacité de l’ensemble des institutions francophones, au premier rang desquelles l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), à répondre aux défis d’un monde profondément transformé. Sans remettre en cause leur légitimité, il est désormais nécessaire de s’interroger sur leur capacité à porter une vision stratégique commune.

Réinventer la Francophonie : des institutions aux écosystèmes

L’influence d’une langue ne dépend pas seulement des institutions qui la représentent. Elle se mesure à sa capacité à irriguer les espaces où se créent les savoirs, les innovations, les échanges économiques et les imaginaires collectifs.

La Francophonie ne se résume pas à une communauté linguistique. Elle constitue un écosystème de connaissances, d’innovation et de coopération dont la langue française est le lien, mais dont l’ambition doit être le projet commun.

La Francophonie doit ainsi retrouver un équilibre entre son ambition politique, sa capacité d’action et son utilité concrète. Elle sera forte non par ses déclarations, mais par sa capacité à apporter des réponses aux aspirations des populations qui la composent.

Cette réflexion nous conduit naturellement à regarder les évolutions linguistiques observées ailleurs.

Du Rwanda à l’Algérie : ce que nous enseignent les mutations linguistiques

Le précédent rwandais mérite, à ce titre, une attention particulière. Il y a près de vingt ans, le Rwanda a engagé une transformation profonde de sa politique linguistique en renforçant considérablement la place de l’anglais dans son système éducatif. Cette décision répondait à un contexte géopolitique spécifique, marqué notamment par une volonté de rapprochement avec l’Afrique anglophone, le Commonwealth et les États-Unis d’Amérique.

En une génération, le paysage linguistique du pays s’est profondément transformé et le français, autrefois largement présent dans l’administration et l’éducation, a vu son influence considérablement diminuer.

Le Rwanda n’est évidemment pas l’Algérie. Les histoires, les identités et les usages linguistiques sont différents. En Algérie, le français demeure une langue largement présente dans l’enseignement supérieur, la recherche, la santé, l’économie et de nombreux échanges sociaux.

Mais ces situations nous rappellent une réalité fondamentale : aucune langue n’est acquise définitivement. Une langue conserve son influence lorsqu’elle demeure associée aux domaines qui construisent l’avenir : l’éducation, la science, l’innovation, l’économie et les technologies.

Structurer un écosystème d’innovation francophone

Le français est déjà une langue de science, de recherche, de création, d’innovation et d’entrepreneuriat. Des milliers de chercheurs, d’universitaires, d’ingénieurs, d’entreprises, de créateurs et d’étudiants lui donnent chaque jour une réalité concrète sur les cinq continents.

L’enjeu n’est donc pas de créer ce potentiel, mais de mieux le structurer, de le rendre plus visible et de lui donner une ambition commune. C’est à cette condition que le français pourra pleinement accompagner les grandes transformations du XXIᵉ siècle : la révolution numérique, l’intelligence artificielle, la circulation des connaissances et les nouvelles formes de coopération internationale.

Cela suppose de soutenir les institutions qui portent cette ambition, mais aussi de renforcer les liens entre les universités, les centres de recherche, les entreprises, les acteurs culturels et les territoires afin de constituer un véritable écosystème francophone d’innovation.

Choisir l’avenir de la Francophonie

Une langue n’est pas un patrimoine que l’on protège ; c’est un écosystème que l’on fait grandir. Son influence durable dépend de sa capacité à produire des connaissances, à favoriser l’innovation et à susciter des coopérations.

Le français ne manque ni d’histoire ni d’espace pour se développer. Ce qui lui manque encore, c’est une stratégie à la mesure de son potentiel.

Une langue ne rayonne pas uniquement par le nombre de ceux qui la parlent, mais par la force du projet qu’elle porte.

Au fond, l’avenir d’une langue ne dépend pas seulement de ceux qui la parlent ; mais de ce qu’ils choisissent de bâtir ensemble.

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