
Dans Mondialisation : Le temps du réveil, paru en mars 2026 aux Éditions Glyphe, Luc Doumont interroge les fragilités d’une mondialisation confrontée aux crises sanitaires, géopolitiques et économiques. Inspecteur principal de 1re classe de la douane française, après vingt-et-une années passées au sein du service de la surveillance des douanes, il préside aujourd’hui l’Association internationale des douaniers francophones (AIDF).
Pour AFRIMAG, nous avons choisi d’ouvrir avec lui une réflexion qui dépasse le seul constat des déséquilibres de la mondialisation : comment mieux répartir la valeur, renforcer les capacités productives africaines et construire de nouvelles formes de coopération dans l’espace francophone ?
Du « protectionnisme raisonné » à la transformation locale des matières premières, du FabriScore à une intégration progressive de la ZLECAf par « cercles », Luc Doumont avance plusieurs propositions concrètes. Il ouvre également une réflexion sur une Francophonie économique plus opérationnelle, notamment dans les relations entre l’Afrique, le Québec et le Canada.
Un échange où les questions douanières deviennent un observatoire des transformations économiques et géopolitiques en cours — et de la place que l’Afrique peut prendre dans la redéfinition des échanges mondiaux.
AFRIMAG : Votre livre est né dans le contexte de grandes crises sanitaires, dont la pandémie de Covid-19, de la guerre en Ukraine, mais aussi de conflits qui se prolongent depuis plusieurs décennies, notamment dans l’Est de la République démocratique du Congo et au Moyen-Orient. À cela s’ajoutent des tensions géopolitiques croissantes. Pourquoi parler aujourd’hui d’un « temps du réveil » ?
Luc Doumont : Nous avons connu en quelques années plusieurs crises successives : sanitaires, géopolitiques, économiques. Elles ont révélé la fragilité de certaines chaînes
d’approvisionnement et surtout notre dépendance à l’égard de quelques grands acteurs.
La mondialisation ne peut donc plus être pensée comme un mouvement automatique et irréversible. Il faut désormais s’interroger sur ses conditions, ses déséquilibres et ses conséquences.
Le débat économique reste trop souvent enfermé entre deux positions : d’un côté, une fermeture protectionniste et un repli national ; de l’autre, une mondialisation sans limites, parfois déconnectée des réalités sociales, environnementales et stratégiques.
Je pense qu’il existe une troisième voie : maintenir l’ouverture des échanges tout en protégeant, lorsque cela est nécessaire, certains secteurs stratégiques et certaines industries naissantes.
C’est ce que j’appelle le « protectionnisme raisonné. »
AFRIMAG : Cette notion pourrait sembler paradoxale. À quoi ressemble concrètement ce « protectionnisme raisonné », notamment pour les économies africaines ?
Luc Doumont : Il ne s’agit ni de fermer les frontières ni de protéger indéfiniment des entreprises inefficaces. La protection doit être ciblée, temporaire et accompagnée d’engagements précis.

L’histoire américaine est intéressante à cet égard. Au début du XIXe siècle, l’industrie textile des États-Unis d’Amérique était encore fragile face à la puissance manufacturière britannique. Des droits de douane élevés furent notamment instaurés en 1816, puis renforcés en 1824 et 1828. Cette politique a donné aux industriels américains le temps de développer leurs filatures, d’investir, de former leur main-d’œuvre et de conquérir leur marché intérieur.
Cette logique peut éclairer certaines situations africaines. Prenons le coton : l’Afrique produit une matière première de qualité, mais une grande partie des tissus et vêtements fabriqués à partir de ce coton est ensuite importée. La matière première quitte le continent, tandis que l’essentiel de la transformation, des emplois industriels et de la valeur ajoutée est créé ailleurs.
Un protectionnisme raisonné pourrait donc soutenir temporairement les filatures et les entreprises de confection par une fiscalité adaptée, un meilleur accès au financement et à l’énergie, la formation professionnelle, la commande publique ou encore des droits de douane ciblés sur certains produits importés à très bas prix.
Mais cette protection devrait être conditionnée à des objectifs d’investissement, de qualité, d’emploi, de productivité et de compétitivité. Il ne s’agit pas d’entretenir artificiellement une industrie inefficace, mais de lui donner le temps d’atteindre une maturité suffisante pour affronter la concurrence internationale.
AFRIMAG : Vous accordez également une place importante aux douanes. En quoi constituent-elles un outil de souveraineté économique ?
Luc Doumont : Les douanes sont beaucoup plus qu’un instrument de contrôle ou de perception des taxes. Elles contribuent à lutter contre les trafics, à sécuriser les échanges, à garantir une concurrence équitable et à protéger les recettes publiques.
Elles disposent également d’une information stratégique considérable sur les flux commerciaux. L’analyse de ces données peut permettre à un État d’identifier ses dépendances et de repérer certains secteurs devenus stratégiques.
La souveraineté ne signifie pas qu’un pays doit tout produire lui-même. Elle consiste plutôt à conserver la capacité de décider dans les secteurs essentiels et à éviter une dépendance totale à l’égard de décisions prises ailleurs.
Cela suppose donc de savoir quelles dépendances sont acceptables, lesquelles sont structurelles et lesquelles pourraient être réduites par une politique industrielle ou commerciale adaptée.
AFRIMAG : Vous revenez souvent sur la nécessité de transformer davantage les matières premières en Afrique. Pourquoi cette question vous paraît-elle déterminante ?
Luc Doumont : Parce que l’enjeu n’est pas seulement celui du volume des exportations, mais celui de la valeur créée.
Lorsqu’un pays exporte du cacao, du coton, des minerais ou des produits agricoles bruts, puis importe les produits transformés à partir de ces mêmes ressources, il abandonne une grande partie de la valeur ajoutée, des emplois qualifiés, des compétences industrielles et des recettes fiscales.
Transformer localement le cacao en chocolat, le coton en textile, les minerais en composants industriels ou les produits agricoles en aliments conditionnés permet au contraire de créer des filières, de former une main-d’œuvre qualifiée et de développer un tissu industriel.
Les politiques commerciales et douanières peuvent accompagner cette transformation : faciliter l’importation des équipements nécessaires, protéger temporairement certaines industries naissantes et favoriser les investissements créant réellement de la valeur sur le territoire.
L’objectif est que l’Afrique ne soit pas condamnée à demeurer éternellement un fournisseur de matières premières.
AFRIMAG : Vous proposez justement le FabriScore pour mieux rendre visible cette création de valeur. Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Luc Doumont : Prenons des fèves de cacao produites en Côte d’Ivoire ou au Ghana, puis transformées en chocolat dans l’Union européenne.
Le FabriScore permettrait de regarder au-delà du seul lieu de la dernière transformation. Dans l’exemple que je propose, quatre critères sont pris en compte : l’origine de la fabrication, la valeur ajoutée locale, la durabilité et l’impact environnemental, ainsi que la résilience et la souveraineté économique.
Dans cet exemple, le produit obtient un score de 48,75 sur 100, soit une note D.
Cette note ne signifie évidemment pas que l’importation du cacao est mauvaise ou qu’elle devrait être empêchée. Le cacao ne peut pas être produit à grande échelle sous le climat européen : son importation est donc structurellement nécessaire.
En revanche, le score permet de faire apparaître les marges de progrès : accroître la transformation intermédiaire dans le pays producteur, améliorer la rémunération des cultivateurs, renforcer les contrats durables, lutter contre la déforestation, diversifier les approvisionnements et mieux partager la valeur ajoutée.
Le FabriScore permet ainsi de distinguer les importations indispensables des dépendances qui pourraient être réduites et d’encourager des chaînes de valeur plus équilibrées.
AFRIMAG : Vous défendez également une progression par « cercles » pour faire avancer la ZLECAf. Comment fonctionnerait concrètement cette approche ?
Luc Doumont : La ZLECAf représente une formidable opportunité : elle peut permettre à l’Afrique de constituer un marché continental, de développer des chaînes de valeur régionales et de donner à ses entreprises une taille critique.
Mais supprimer progressivement les droits de douane ne suffit pas. Il faut également harmoniser les règles d’origine, les normes techniques et sanitaires, les procédures douanières, les systèmes de transit et les outils numériques.
Or les États africains présentent encore des niveaux très différents de développement, d’industrialisation, d’infrastructures et de capacités administratives. Leur demander d’avancer immédiatement au même rythme serait difficilement réaliste.
Je propose donc, dans un premier temps, des cercles de cinq ou six États voisins, présentant des niveaux économiques comparables et des intérêts complémentaires. Ces États pourraient aller plus loin ensemble et constituer une véritable union douanière.
Cela signifie notamment un tarif extérieur commun, des règles d’origine identiques, des procédures douanières harmonisées et numérisées, l’interconnexion des systèmes informatiques, la reconnaissance mutuelle des contrôles et des documents, ainsi que des mécanismes communs de lutte contre la fraude.
Ces cercles pourraient également organiser des chaînes de valeur régionales : un État fournirait la matière première, un autre assurerait une première transformation, un troisième apporterait l’énergie, les capacités industrielles ou les infrastructures portuaires.
Une fois un premier cercle opérationnel, d’autres pourraient se constituer et converger progressivement avec lui.
Il ne s’agirait donc pas d’exclure certains États, mais de permettre à chacun de rejoindre un cercle lorsqu’il dispose des conditions nécessaires.
La ZLECAf serait l’horizon ; les unions douanières constituées en cercles, les étapes permettant de l’atteindre.
AFRIMAG : Vous élargissez enfin cette réflexion à la Francophonie économique, notamment à travers les relations entre le Canada, le Québec et l’Afrique. Est-ce une nouvelle voie de coopération ?
Luc Doumont : Les tensions commerciales actuelles montrent les risques d’une dépendance excessive envers un nombre limité de partenaires. Le Canada lui-même cherche à diversifier ses relations économiques et ses débouchés.
L’Afrique représente, de son côté, un espace considérable de développement, avec des besoins importants en infrastructures, en technologies, en formation et en équipements.

La Francophonie pourrait donner un cadre à cette complémentarité. Elle ne devrait pas être seulement un espace culturel, linguistique ou institutionnel, mais aussi devenir un espace de coopération économique fondé sur des intérêts communs et des projets concrets.
Le Forum Canada-Afrique sur l’industrie portuaire et l’économie bleue, CAPBLEU, prévu à Montréal du 7 au 9 octobre 2026, illustre cette évolution. Les ports, le transport maritime, la logistique et l’économie bleue peuvent devenir des points d’appui pour diversifier les échanges entre le Canada et l’Afrique.
Le Québec possède des atouts particuliers. La langue française crée une proximité avec de nombreux pays africains, mais elle ne suffit pas. Le Québec dispose également d’une culture économique nord-américaine et de compétences dans les transports, l’énergie, l’agroalimentaire, les technologies, la formation professionnelle ou encore l’économie sociale.
Il pourrait devenir une porte d’entrée pour les entreprises africaines vers le marché canadien et nord-américain, tandis que les entreprises québécoises pourraient trouver en Afrique de nouveaux partenaires et de nouveaux marchés.
Mais cette relation ne doit pas reproduire le modèle dans lequel l’Afrique exporte essentiellement ses matières premières et importe des produits finis. Elle doit favoriser la transformation locale, les partenariats industriels, le transfert de compétences et un partage plus équilibré de la valeur ajoutée.
La Francophonie économique doit donc se traduire par des projets : partenariats entre ports, liaisons maritimes, investissements croisés, formations douanières, coopérations universitaires et relations directes entre entreprises.
Dans un monde marqué par la fragmentation et l’émergence de nouveaux blocs, elle peut devenir un levier de diversification économique et de sécurisation des chaînes logistiques.
Le temps du réveil, c’est finalement celui où les pays et les acteurs économiques cessent de considérer la mondialisation comme une fatalité et commencent à choisir davantage la manière dont ils veulent y prendre part.