
À l’occasion des Assises européennes du plurilinguisme, organisées à l’Université Paris VIII, AFRIMAG a rencontré George Wilson, représentant du British Council, afin d’échanger sur les enjeux contemporains des politiques linguistiques et éducatives.
Dans un monde marqué par la mobilité des populations, la diversité culturelle et l’accélération numérique, la question des langues devient un enjeu majeur pour les systèmes éducatifs. Comment prendre en compte les réalités linguistiques des apprenants ? Comment concilier langues locales, nationales et internationales ? Comment faire du plurilinguisme un levier d’inclusion, de développement et d’innovation ?
Le British Council souligne l’importance de construire des politiques et des pratiques éducatives sensibles aux enjeux linguistiques et adaptées aux contextes locaux.
AFRIMAG : Lors des Assises européennes du plurilinguisme, vous avez évoqué les systèmes éducatifs « Language Responsive ». Que recouvre précisément cette notion ?
George Wilson : L’éducation sensible aux langues est au cœur de notre récent document de positionnement consacré aux pratiques linguistiques dans l’éducation. Cette publication constitue un cadre de référence pour les actions du British Council dans le monde.
Une éducation sensible aux langues prend en compte les langues et les besoins linguistiques des apprenants afin de développer leurs compétences langagières et renforcer ainsi leur réussite scolaire. Il s’agit de considérer dans sa globalité un système éducatif : politiques éducatives, programmes, ressources pédagogiques, enseignement, évaluation, formation des enseignants, mais aussi engagement des familles et des communautés doivent être analysés à travers le prisme des langues.
Ce filtre langagier est essentiel dans des salles de classe de plus en plus multilingues, notamment sous l’effet des migrations et des déplacements de population. L’UNESCO estime qu’environ 40 % des apprenants dans le monde étudient dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas suffisamment. Ce chiffre peut atteindre 90 % dans certains pays d’Afrique subsaharienne.
Lorsque les systèmes éducatifs intègrent pleinement la dimension linguistique, la diversité des langues peut devenir un levier plutôt qu’un obstacle aux apprentissages.
Concrètement, nous reconnaissons que les décisions relatives aux langues de scolarisation sont influencées par des facteurs culturels, sociaux, économiques et politiques. Elles doivent donc être prises par les acteurs locaux, en tenant compte des données disponibles et de ce qui fonctionne — ou pas — dans chaque contexte. Il n’existe pas de modèle unique applicable partout.
AFRIMAG : Dans de nombreux pays africains, les élèves évoluent entre langues familiales, nationales, régionales et internationales. Comment les politiques éducatives peuvent-elles mieux prendre en compte cette réalité afin de favoriser l’inclusion et la réussite scolaire ?
George Wilson : Le point de départ doit être la reconnaissance et la valorisation de cette réalité plurilingue, ainsi que du rôle des langues dans la réussite éducative.
Le British Council considère que l’anglais, au même titre que le français et d’autres langues internationales, peut constituer une langue d’opportunités, notamment pour l’accès à l’éducation, à l’emploi et à la mobilité. Mais les élèves apprennent mieux dans une langue qui leur est familière. Les langues du foyer jouent un rôle essentiel dans le développement socio-émotionnel ainsi que dans la préservation des cultures et de l’histoire partagée.
C’est pourquoi tout changement de langue d’apprentissage et d’enseignement doit être progressif et accompagné. L’enseignement d’une langue internationale devrait être développé comme matière avant puis parallèlement à son utilisation comme langue d’enseignement, afin de permettre aux apprenants d’acquérir les compétences linguistiques nécessaires à la compréhension des contenus disciplinaires.
Les supports pédagogiques aussi doivent faciliter à la fois l’apprentissage linguistique et la compréhension des notions enseignées, notamment grâce à des glossaires, des supports visuels ou des consignes adaptées. L’évaluation doit également tenir compte du niveau linguistique des apprenants et l’évaluation formative joue ici un rôle important.
Enfin, les enseignants doivent être formés à des pédagogies sensibles aux langues, notamment à l’utilisation stratégique des langues familières pour soutenir la compréhension lorsqu’une langue additionnelle est utilisée comme langue d’instruction.
Nous appliquons ces principes dans nos projets à travers le monde. Au Rwanda, par exemple, notre projet « Language Supportive Textbooks and Pedagogy » les applique à la conception des manuels scolaires, à la formation des enseignants et aux pratiques d’évaluation.
AFRIMAG : Les débats linguistiques sont parfois présentés sous l’angle d’une concurrence entre grandes langues internationales. Les espaces anglophones, francophones, hispanophones, lusophones, arabophones et plurilingues ont-ils intérêt à développer des approches complémentaires ?
George Wilson : Absolument. Le British Council est une organisation internationale présente dans plus de 100 pays. Notre force réside dans notre collaboration avec les gouvernements, les organisations internationales et les partenaires locaux. Ces partenariats permettent de partager les enseignements issus de nos travaux de recherche et de notre expérience, mais également d’apprendre des réalités éducatives de nos partenaires.
Un exemple est notre partenariat avec Enfants du Monde, l’équipe GEM de l’UNESCO et l’Institut de la Francophonie pour l’Éducation et la Formation (IFEF), avec lesquels nous menons actuellement un projet de recherche sur l’éducation plurilingue en Afrique subsaharienne, avec le soutien des ministères des pays concernés.
Cette collaboration croise les expertises d’institutions intervenant dans des environnements francophones et anglophones. C’est précisément la force de la coopération : permettre une compréhension plus large des enjeux et créer des passerelles entre les différents espaces linguistiques.
AFRIMAG : Quel rôle les institutions culturelles et éducatives peuvent-elles jouer pour accompagner les États dans la conception de politiques linguistiques inclusives et adaptées aux réalités locales ?
George Wilson : Les acteurs les mieux placés pour prendre les décisions en matière de politiques linguistiques dans l’éducation sont les acteurs locaux eux-mêmes, car ils comprennent le mieux les réalités linguistiques, sociales et éducatives de leurs territoires.
Les institutions internationales comme le British Council peuvent toutefois contribuer en favorisant la réflexion autour des politiques et pratiques linguistiques.
L’un de nos rôles essentiels consiste à renforcer le socle de données permettant aux responsables éducatifs de prendre des décisions éclairées. Nous produisons des rapports de recherche et d’analyse sur l’éducation, les langues et l’enseignement de l’anglais dans différents contextes.
Nous proposons également une assistance technique pour accompagner les gouvernements et autorités éducatives dans l’élaboration de politiques, de ressources pédagogiques et de programmes de formation.
Les gouvernements nous sollicitent aussi pour concevoir et mettre en œuvre avec eux des formations d’enseignants. En Ouganda, par exemple, nous avons formé depuis 2021 plusieurs milliers d’enseignants à des pédagogies adaptées aux enjeux linguistiques et éducatifs.
Nous avons enfin un rôle de fédérateur, en créant des espaces de dialogue et d’échange. Nous l’avons fait récemment au Nigeria autour des langues dans l’éducation, mais également en France. L’objectif est de permettre aux acteurs de partager leurs expériences et de construire collectivement des réponses adaptées.
AFRIMAG : Dans quelle mesure les compétences linguistiques et plurilingues constituent-elles un facteur d’employabilité, de mobilité et d’insertion professionnelle pour les jeunes générations africaines ?
George Wilson : Les compétences plurilingues sont un facteur essentiel d’employabilité, de mobilité et d’insertion professionnelle. Dans les sociétés multilingues, l’anglais et d’autres langues internationales peuvent ouvrir des opportunités, notamment dans les services numériques, le tourisme, l’aviation, la recherche, la logistique ou les organisations internationales.
Mais les langues africaines jouent également un rôle fondamental dans de nombreux secteurs : éducation, santé, agriculture, administration locale, médias, développement communautaire ou entrepreneuriat. La capacité à communiquer dans les premières langues des populations peut être déterminante.
Les jeunes capables de passer d’un contexte linguistique à un autre disposent d’un véritable avantage sociétal et professionnel : une langue familiale avec la communauté, une langue nationale dans les services publics et une langue internationale avec des partenaires extérieurs.
Il est donc essentiel de construire des sociétés plurilingues qui valorisent à la fois les langues internationales et les langues africaines, sans établir de hiérarchie entre elles. C’est une question d’équité, d’inclusion et d’identité culturelle, mais aussi de développement économique.
AFRIMAG : Le développement rapide de l’intelligence artificielle et des technologies numériques transforme l’accès aux connaissances. Quels défis et quelles opportunités représentent-ils pour la diversité linguistique et les langues africaines ?
George Wilson : L’intelligence artificielle transforme profondément le paysage éducatif et le British Council travaille activement à mieux comprendre ses effets. Nous avons publié en 2023 un premier rapport consacré à l’IA et à l’enseignement de l’anglais, fondé notamment sur des entretiens avec 1 348 enseignants et 19 experts à travers le monde, ainsi que sur une revue systématique de la littérature. Nous avons actualisé cette étude en 2024 et nous lançons aujourd’hui un nouveau projet pour approfondir ces questions.
L’IA possède un potentiel important pour élargir l’accès à l’éducation et améliorer les apprentissages en Afrique. Mais il faut prendre en compte les risques en matière d’équité et d’accès, notamment la représentation des langues africaines dans les grands modèles de langage et les problèmes de connectivité.
Des solutions technologiques plus simples peuvent aussi avoir un impact considérable là où la connectivité est limitée. Notre programme LEAP – Learn English Audio Programme en constitue un exemple. Il mobilise notamment des cartes SD, des lecteurs MP3, WhatsApp et YouTube pour accompagner enseignants, parents et personnes chargées du soutien éducatif. Le programme vise à améliorer l’écoute et l’expression orale en anglais en s’appuyant sur 17 langues africaines.
La technologie, même lorsqu’elle n’est pas la plus avancée, peut donc produire des effets importants lorsqu’elle est adaptée aux réalités locales.
AFRIMAG : Enfin, quelle priorité faudrait-il retenir pour construire des systèmes éducatifs plus inclusifs, efficaces et adaptés à la diversité linguistique des sociétés africaines ?
George Wilson : Pour le British Council, la priorité est de promouvoir des systèmes éducatifs qui soient sensibles aux langues. Nous pouvons y contribuer à travers notre travail avec les gouvernements, les organisations internationales et les acteurs présents sur le terrain.
Nous continuerons à développer des données probantes et à créer des espaces de dialogue et d’échange afin de soutenir des politiques éducatives solides et inclusives. Nous veillerons également à ce que les principes d’une éducation sensible aux langues orientent la conception et la mise en œuvre de nos programmes de formation des enseignants sur le continent africain, en étroite collaboration avec nos partenaires.
En plaçant les langues au cœur de l’éducation, nous pouvons tous contribuer à construire des systèmes plus solides, résilients et équitables, au service d’un objectif commun : une éducation de qualité pour toutes et tous.
AFRIMAG : Au terme de cet échange, trois notions semblent résumer votre approche : inclusion, proximité avec les réalités locales et qualité des apprentissages.
George Wilson : Oui, je pense que vous avez bien résumé notre philosophie. La centralité des langues doit être prise en compte dans toute décision et toute pratique éducative.
En considérant chaque politique éducative à travers un prisme linguistique, nous pouvons faire des langues un levier de progrès, d’accès et d’équité, plutôt qu’un obstacle aux apprentissages. Après tout, la langue est le vecteur par lequel passe la quasi-totalité de l’éducation, permettant de créer, de véhiculer et de partager du sens et de développer les compétences humaines qui nous rassemblent.