
Au cœur du Sahel, le lac Tchad recule depuis des décennies, menaçant la vie de 30 à 40 millions de personnes vivant dans des zones rurales, semi- urbaines et dans l’agglomération de N’Djamena, principale ville du bassin. Ce recul illustre une injustice climatique majeure : les populations qui ont le moins contribué au dérèglement climatique subissent aujourd’hui les effets les plus sévères.
Démographie du bassin : croissance et données historiques
Aujourd’hui, le bassin du lac Tchad abrite entre 30 et 40 millions de personnes, réparties entre zones rurales, semi-urbaines et agglomérations comme celle de N’Djamena. Cette population a connu une croissance significative au cours du XXe siècle et des premières décennies du XXIe, liée à une combinaison de facteurs démographiques (croissance naturelle), d’améliorations relatives de la santé publique et de migrations vers des zones plus fertiles et dotées de ressources en eau.
Il n’existe pas de séries statistiques exhaustives couvrant l’ensemble du bassin depuis un siècle, car celui-ci s’étend sur plusieurs États — Tchad, Niger, Nigeria et Cameroun — avec des recensements réalisés à des rythmes et selon des méthodologies variées. Les données historiques disponibles, bien qu’incomplètes, permettent néanmoins d’affirmer que l’augmentation démographique est bien documentée dans les principales zones riveraines et que le bassin est aujourd’hui un pôle humain majeur du Sahel.
Le bassin hydrographique, incluant le Chari, le Logone et plusieurs affluents secondaires, couvre près de 7,8 % de la surface du continent africain. Le lac Tchad fonctionne comme un système endoréique : ses eaux s’évaporent ou s’infiltrent plutôt que de s’écouler vers l’océan, ce qui rend l’écosystème et les populations extrêmement sensibles aux variations climatiques et aux usages humains.
Depuis les années 1960, sa surface est passée de 25 000 km2 à moins de 2 500 km2, aggravée par les sécheresses, la dégradation des sols et des aménagements hydrauliques inadaptés. Même si certaines années récentes ont montré une légère remontée (+11 cm entre 2024 et 2025), la tendance historique reste une perte drastique de surface et de disponibilité en eau.
Sédentaires, pastoraux et usages multiples de l’eau
Le bassin du lac Tchad est un territoire hybride, où coexistent :
• Communautés sédentaires : agriculture irriguée et pluviale, pêche artisanale, dépendance directe au lac pour l’eau potable et l’irrigation.
• Communautés pastorales : mobilité saisonnière des troupeaux, accès aux puits et mares, gestion coutu- mière des pâturages.
• Populations urbaines et semi-urbaines : résidents de villes et localités en croissance, dépendant des infrastructures d’eau et d’assainissement, commerce et services liés aux ressources hydriques.
Cette diversité d’usages crée à la fois des synergies et des tensions, accentuées par la raréfaction des ressources, et souligne l’importance d’une gestion collective et adaptative de l’eau et des systèmes d’assainissement.
Eau et assainissement : enjeux pour les populations semi-urbaines
Les infrastructures locales — puits, forages, réseaux rudimentaires — sont sous pression. La production halieutique, jadis de plusieurs dizaines de milliers de tonnes par an, s’est effondrée, fragilisant l’économie locale et menaçant la sécurité alimentaire de plus de 7 millions de personnes. L’accès à une eau salubre et à des systèmes d’assainissement fiables demeure également un défi majeur.
« Le lac Tchad n’est pas seulement une étendue d’eau qui se retire : il est un indicateur vivant de l’injustice climatique et un révélateur des pratiques ancestrales mobilisées pour gérer l’eau et les ressources collectives. »
Savoirs locaux et résilience
Les communautés locales ont conservé des pratiques fondées sur la mémoire orale et le droit coutumier, organisant l’accès à l’eau et la gestion des cycles naturels.
Hindou Oumarou Ibrahim, coordinatrice de l’AFPAT et représentante auprès de plusieurs instances de l’ONU, illustre parfaitement ce modèle : elle n’a pas seulement donné voix aux peuples autochtones, elle a structuré et coordonné leurs savoirs pour renforcer la résilience collective à l’échelle locale et internationale. Grâce à la cartographie participative, à la gestion collective des ressources et à son rôle de représentation auprès de l’ONU, elle permet aux communautés de mieux anticiper les crises climatiques, tout en valorisant leurs savoirs ancestraux.
« Ces savoirs, structurés et mobilisés par Hindou Oumarou Ibrahim, permettent non seulement de sécuriser l’accès à l’eau et aux ressources alimentaires… mais ne pourraient-ils pas aussi inspirer la planification d’infrastructures d’eau et d’assainissement adaptées aux villes et localités émergentes du bassin ? »
Un bassin en devenir : villes et concentrations humaines
Bien que le bassin du lac Tchad ne compte pas aujourd’hui de grandes métropoles directement sur le lac, il constitue un espace à fort potentiel de concentration démographique et d’urbanisation future. N’Djamena, située à environ 200 km au sud du lac, s’affirme comme un pôle d’attractivité régional, rayonnant sur le Tchad et les pays voisins. Elle centralise les flux humains, économiques et hydriques, et son influence devrait croître dans les années à venir, attirant population, services et activités.
Les migrations climatiques, la recherche de services et le développement progressif des villes semi-urbaines en font un laboratoire pour penser les villes de demain, notamment pour l’accès à l’eau et à l’assainissement.
« Penser l’eau et l’assainissement dans le bassin du lac Tchad, c’est anticiper les défis des villes de demain — des villes et localités qui doivent inventer des modèles durables, s’inspirant des savoirs locaux et de la gestion collective des ressources. »
Technologie et savoirs locaux : concilier modernité et résilience
Le bassin du lac Tchad, tout en restant un espace fragile, voit émerger des concentrations humaines croissantes, notamment à N’Djamena. Le fleuve Chari, principal apport du lac, traverse la capitale et ses environs : la croissance urbaine, l’augmentation des besoins en eau potable, en irrigation et en assainissement, ainsi que l’expansion des infrastructures, pourraient avoir un impact environnemental significatif sur le lac et l’ensemble du bassin.
La modernité et la technologie offrent des opportunités pour sécuriser l’eau, l’assainissement et les ressources naturelles, à condition qu’elles s’intègrent aux savoirs locaux et au droit coutumier. Des outils comme la cartographie participative numérique, les systèmes d’alerte précoce et les infrastructures modulaires et évolutives peuvent compléter l’expertise des communautés et prévenir les crises, tout en respectant les équilibres écologiques.
La co-conception de solutions adaptées — rotations de pâturages, zones d’inondation préservées, suivi des captures halieutiques — permet de renforcer la résilience humaine et environnementale, des localités aux grandes villes du bassin, en prenant en compte les dynamiques transfrontalières et les interactions régionales.
« Comment tirer parti de la technologie pour soutenir N’Djamena et les localités émergentes tout en respectant la fragilité de l’écosystème du lac Tchad ? » La réponse réside dans des solutions adaptatives et participatives, où innovation et savoirs ancestraux se complètent pour sécuriser l’eau, l’assainissement et la vie des communautés dans l’ensemble du bassin et au-delà des frontières.
Francophonie et responsabilité institutionnelle
La crise du lac Tchad révèle un décalage global : les sociétés africaines sont souvent réduites à des variables d’ajustement des politiques internationales. Dans ce contexte, les communautés locales peinent à protéger leurs ressources malgré leur expertise et leurs savoirs ancestraux.
Force est de constater que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) n’a pas encore pleinement intégré les préoccupations des peuples autochtones, contrairement aux pratiques observées au sein de l’ONU. Ce constat souligne le décalage entre le mandat général de l’OIF — solidarité, développement durable et soutien aux populations vulnérables — et l’action concrète sur le terrain.
Anticiper et agir
Le bassin du lac Tchad illustre à la fois une injustice climatique et la capacité des communautés à gérer l’eau comme un bien commun. Pour que les villes et territoires de demain ne répètent pas les erreurs du passé, il est urgent de valoriser les savoirs locaux, soutenir les initiatives communautaires et intégrer ces pratiques dans la planification urbaine et les politiques francophones.
Comme le rappelle l’anthropologue et théoricien des systèmes Gregory Bateson :
« Les plus grands problèmes du monde résultent de la différence entre la façon dont la nature fonctionne et la manière dont les gens réfléchissent. »
Cette réflexion illustre l’urgence de soutenir des initiatives concrètes, à l’image du travail de Hindou Oumarou Ibrahim, qui conjuguent savoirs locaux et solutions innovantes pour sécuriser l’eau et l’assainissement dans le bassin du lac Tchad.