Benoist Mallet Di Bento

Édouard André. Voyages, œuvres et paysages dans les Amériques du XIXe siècle

Sonia Berjman, Historienne de l’urbanisme et du paysage, docteure de l’Université de Buenos Aires et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheuse associée à Dumbarton Oaks (Harvard University), spécialiste des espaces publics et des paysages culturels en Amérique latine

Cette contribution signée par Sonia Berjman s’inscrit dans une démarche de valorisation de l’œuvre d’Édouard André (1840–1911), figure majeure de l’horticulture et de l’architecture du paysage au XIXe siècle. À travers une lecture historique et transatlantique, l’universitaire met en lumière la richesse des voyages, des projets et des réseaux intellectuels d’André dans les Amériques, ainsi que leur rôle structurant dans la diffusion des savoirs paysagers au sein des espaces francophones, hispanophones et anglophones et plus largement entre l’Europe et le Nouveau Monde.

Cette approche éclaire les circulations scientifiques, esthétiques et professionnelles qui ont contribué à façonner les villes, les jardins et les imaginaires urbains contemporains.

Note introductive

Ma démarche s’inscrit dans une volonté de rappeler et de valoriser l’héritage de l’œuvre considérable d’Édouard André – paysagiste, peintre, écrivain, botaniste, horticulteur, explorateur scientifique, journaliste, homme d’affaires, professeur – qui jouit encore d’une forte présence dans cette partie du monde – les Amériques – et au-delà de ma géographie. 

Bien que sa carrière et ses contributions aient été étudiées et diffusées, très peu a été publié sur ses voyages et ses parcours professionnelles à travers le Nouveau Continent, sujets de mes études.

Une figure totale du XIXe siècle

L’individu et le personnage se confondent dans la figure d’André. Ses multiples activités et connaissances, son énergie vitale et son intérêt pour le savoir et son application dans le monde des affaires, ses succès tant dans le domaine des idées que dans la pratique matérielle, dans l’aventure comme dans le calme de l’ordre social, nous offrent le portrait d’un homme aux multiples facettes, typique des bourgeois européenscultivés du XIXe siècle.

Reconnaissance et postérité scientifique

« Édouard André était, au juste titre, considéré comme l´une des personnalités les plus marquantes de l ´horticulture mondiale contemporaine. Il a donné à l´art des jardins une puissante impulsion, et, par son exemple et ses leçons, formé de nombreuses générations d ´élèves. Il est mort après une vie consacrée tout entière au travail, toute dévouée au progrès de l´art et de la science horticoles, et qui a grandement honoré le nom français à l´étranger. » D. Bois a écrit dans la notice nécrologique de la Revue Horticole .

Formation et trajectoire européenne

Édouard-François André est né à Bourges (Cher) le 17 juillet 1840 et décédé le 25 octobre 1911 à Bléré (Indre-et-Loire), c´est à dire il y a 115 ans qu´il a disparu physiquement, mais son œuvre perdure. Reprenant le métier d’horticulteur de son père, il se forma commejardinier en étudiant la pratique et la théorie dans des établissements et institutions horticoles (Jardin des Plantes, Muséum d’Histoire Naturelle), considérant Jean-Pierre Barillet-Deschamps comme son mentor.

Incorporé par Alphand à la Municipalité de Paris en tant que Jardinier en chef de la Ville à l’âge de 20 ans, il a collaboré – pendant les années suivantes – à la création des parcs les plus célèbres de cette ville, dont l’un des plus caractéristiques est celui des Buttes-Chaumont, inauguré en 1867, en même temps que l’Exposition universelle.

Rayonnement international et circulations transatlantiques

En dehors de la France, son travail été intense et fructueux, notamment en Europe (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Russie, Autriche, Bulgarie, Italie, Lituanie, Luxembourg, Monte Carlo, etc.) et en l´Amérique du Sud.

La pensée et la pratique d’André ont été détaillées dans sa vaste production bibliographique et dans son œuvre magistrale : L’art des jardins, un texte monumental et fondateur qui a été largement diffusé en Amérique latine, à tel point qu’aujourd’hui, plus de 140 ans après sa publication, on peut facilement le trouver dans de nombreuses bibliothèques publiques et privées.

Les Amériques comme espace d’expérimentation paysagère

Ses rapports aux jardins d’Amérique latine commencent dans ce livre, avec le sous-thème « Jardins mexicains et péruviens ». S’appuyant manifestement sur une bibliographie non citée, puisqu’il n’a jamais mis les pieds au Mexique, André énumère c’est qu’il considère comme les principaux jardins de la civilisation aztèque : Palenque, Nezahualcóyotl, Tetzcoco, Moctezuma, Chapultepec et les chinampas . Concernant le Pérou, il fait référence aux « Jardins aux fleurs d’or des Incas à Jauja » et « …je dois citer une de ses promenades, situé à Lima (Pérou) et célèbre, sous le nom d´ Alameda de los Descalzos, par la beauté de ses plantations et sa vue sur la montagne des Amancaës. (…) Cette promenade est l´une des plus belles de l´Amérique du Sud. » D´autres jardins latino américaines nommés : jardins de Buenos Aires, Passeio Público de Rio de Janeiro, Jardin Botanique de Botafogo et Jardin de S.M. l’empereur du Brésil à Petrópolis .

Réseaux transatlantiques et échanges professionnels

Ses références aux jardins et paysages naturels des États-Unis d’Amérique et de Canada sont nombreuses et détaillées, principalement grâce à sa relation professionnelle et amicale avec Frederick Law Olmsted, qui les a unis tout au long de leurs vies.

Pour approfondir le sujet, faisons un rapide tour chronologique des ses relations avec le Nouveau Monde qui ont commencé lorsque, à seulement 28 ans, il a été contacté depuis la lointaine Buenos Aires, en passant par ses 35 ans lorsqu’il a réalisé l’extraordinaire expédition à travers le nord-ouest de l’Amérique du Sud et enfin à l’âge de 50 ans, alors qu’il était déjà un professionnel de premier plan en Europe et dans d’autres parties du monde et lorsque – avec son fils René – il s’est rendu en Uruguay. 

En 1868, Domingo Faustino Sarmiento, qui allait devenir président de l’Argentine, lui demanda un plan vert pour la ville de Buenos Aires. André et Sarmiento s’étaient rencontrés à l’Exposition universelle de Paris en 1867, après que le premier eut remporté le concours pour le parc de Liverpool (Grande-Bretagne). André ne s’est pas rendu en Amérique du Sud à cette occasion, mais a quand même pu proposer quelques actions pour améliorer la verdure de la ville à l’aide de cartes et de descriptions. Malheureusement, ses idées n´ont été pas concrétisées.

Voyages scientifiques et productions savantes

Durant une partie des années 1875 et 1876, André explora le nord-ouest de l’Amérique du Sud (Guadeloupe, Martinique, Venezuela, Colombie, Équateur, Pérou). Cette aventure scientifique, botanique et anthropologique exceptionnelle a été planifiée comme beaucoup d’expéditions de l’époque. André a vécu le siècle de l’euphorie due aux voyages et expéditions scientifiques à travers le monde dont l’influence a été inspirante. Il admirait les naturalistes intrépides tels que Charles Darwin (1809 – 1882) et Alexander von Humboldt (1769 – 1859), et il croisa ses itinéraires lors de ses deux voyages en Amérique du Sud. 

Mais les objectifs de André englobaient bien plus que de simples aventures ou recherches botaniques ; ils incluaient des contrats professionnels pour la conception et la construction de parcs publics et/ou privés et de systèmes d’espaces verts urbains, le bénéfice économique de la multiplication de nouvelles espèces grâce aux pépiniéristes européens – principalement Français –, le contact et l’échange avec des paysagistes d’autres pays, la participation à des expositions horticoles, la publication d’articles et d’ouvrages relatant ces expériences et découvertes, et cela a sûrement étéenrichissant pour son enseignement à l’École d’horticulture de Versailles (depuis 1892) avec ces merveilles vues vécues et ajoutées à ses expériences culturelles. 

À la fin de ce voyage, il se rend aux États-Unis d’Amérique, visitant une grande partie du pays, ainsi que quelques sites au Canada. Dès son arrivée à New York, il contacte immédiatement Frederick Law Olmsted (le grand paysagiste américain 1822 – 1903) qui lui organise un itinéraire, le présente et lui recommande des personnalités de différentes activités pour lui faire connaître la région et ses paysages, tant naturels comme créés par la main de l’homme, y compris les premiers parcs nationaux. Leur influence mutuelle a perduré et s’est accrue au fil des années, ainsi qu’avec d’autres paysagistes du cercle d’Olmsted. Et ils se sont même nommés eux-mêmes landscape architect / architecte paysagiste.

Peu de temps après son retour en France, il entreprend la longue tâche de raconter ses expériences sud-américaines. En 1877 André commence à publier ses aventures équinoxiales dans une série d’articles dans Le tour du monde. De nombreux articles publiés dans des revues scientifiques et populaires suivirent au cours des années à venir . 

Du patrimoine exceptionnel de ce voyage extraordinaire nous devons noter le grand nombre de découvertes de plantes indigènes (3.400), leur description et dessin, l’acclimatation de plusieurs espèces à l’écosystème de France, principalement la famille des Bromeliaceae andreanae et le célèbre Anthurium andreanum, les deux noms en son honneur. Ajouté aux aspects botaniques, c’était une entreprise économique réussie sur un marché européen avide de nouveautés floristiques.

En 1879, son L’art des jardins. Traité Général de la composition des parcs et jardins voit le jour, réalisant un incroyable triomphe éditorial qui perdure encore aujourd’hui. Le livre fut distribué dans le monde entier, atteignant les plus grandes bibliothèques publiques et privées du continent américain, étant en même temps un élément de diffusion du jardin public français de ce côté-ci de l’Atlantique.

Montevideo et les projets du Rio de la Plata

Quant à l’Uruguay, nous n’hésitons pas à qualifier sa tâche de la plus importante de sa carrière en raison de son triple objectif :

1. un plan urbain pour la capitale Montevideo,

2. une expédition botanique qui a parcouru presque tout le pays, l’herborisant et la découverte de nombreuses espèces indigènes, et 3. le commerce de bon nombre de ces nouvelles espèces inconnues en Europe.

Le Rapport sur le projet de transformation et d’embellissement de la Ville de Montevideo (Uruguay) présenté au Conseil Économique et Administratif par M. Ed André, architecte-paysagiste à Paris – rédigé à Paris après son excursion au Rio de la Plata – est un modèle unique en son genre, mêlant textes et dessins, projets et conseils, structure paysagère urbaine et jardins publics spécifiques, flore locale et même le budget détaillé. 

Le voyage, effectué avec son fils René, lui prit près de trois mois au printemps sud-américain de 1890. Profitant de la proximité, il visita Buenos Aires et lors du voyage en bateau vers l’Europe, il se rend aussi Rio de Janeiro.

Je dois également rappeler les nombreux articles qu’il a écrit dans La Revue Horticole, L’Illustration Horticole, le Bulletin de la Société Nationale d’horticulture de France et d’autres publications sur ses expériences dans notre milieu latino-américain notamment en botanique et aussi les nombreux textes qu’il a publié – en sa qualité d’éditeur – dans La Revue Horticole sur le même sujet rédigée par d’autres auteurs. Ces relations établies alors survivent jusqu’à nos jours.

Nous avons consacré un livre à ces aspects de sa vie de voyageur et de paysagiste professionnel dans les Amériques, actuellement disponible uniquement en espagnol et en accès gratuit sur le lien suivant https://repositorio.cpau.org/items/show/2567. L’index vous illustrera sur les tâches d ´André dans les Amériques du XIXe siècle .

Héritage et diffusion mondiale

Les répercussions de ces voyages ont été nombreuses et positives : les échanges entre paysagistes des deux côtés de l’Atlantique ont contribué au développement professionnel de l’art des jardins ; la diffusion des espèces sud-américaines en Europe, puis dans le reste du monde, a enrichi non seulement la flore des jardins, mais aussi l’alimentation. L’exemple paradigmatique est celui du Feijoa sellowiana. Cet arbre fruitier, connu sous le nom de guayaba del país en Uruguay, laquelle a été cultivée par André à sa Villa Colombia et introduit en France, s’est propagée dans tout le bassin méditerranéen et atteignit même la Nouvelle-Zélande ; le commerce botanique s’est intensifié, et avec lui, les liens sociaux entre les différentes cultures ; les collections de plantes des jardins botaniques et de l’arboreta se sont développées de façon exponentielle. ; ls musées de France ont vu leur patrimoine s’accroître grâce aux innombrables objets apportés par André : anthropologiques, archéologiques, botaniques, zoologiques, etc. ; de nouvelles routes géographiques ont été ouvertes en Amérique du Sud, ce qui a continué d’enrichir la recherche scientifique.

Cet héritage andreanae doit être connu, valorisé et diffusé pour le bien de tous.  

Remerciements

P.S. : Mes remerciements à M. Benoist Mallet Di Bento  et à Mme Valeria Fiszelew pour leurs aide précieuse.

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