
Dans cette contribution inédite, Jean-Louis Courriol, professeur agrégé de Lettres classiques, professeur de langue et littérature roumaines à l’Université Jean Moulin Lyon III et traducteur littéraire, nous invite à revisiter quelques-unes des idées reçues qui entourent l’acte de traduire.
Spécialiste de la littérature roumaine et de sa traduction, Jean-Louis Courriol mène depuis plusieurs décennies une réflexion sur la pratique traduisante. Sa thèse de doctorat d’État, soutenue en 1997, portait déjà sur cette question : Pour un essai de théorie de la pratique de la traduction de roumain en français sur des œuvres roumaines traduites et publiées. Sa contribution s’inscrit ainsi dans une réflexion ancienne, nourrie par son expérience d’enseignant et de traducteur dans les deux sens, du roumain vers le français et du français vers le roumain.
À partir de la célèbre formule italienne Traduttore, traditore, il interroge plusieurs préjugés tenaces : l’idée selon laquelle seul un locuteur « natif » pourrait traduire vers sa langue maternelle, celle qui voudrait que la traduction ne puisse véritablement s’exercer dans les deux sens, ou encore la distinction entre traduction de la prose et traduction de la poésie.
L’exemple d’Emil Cioran occupe naturellement une place particulière dans cette réflexion. Né en Roumanie, il écrivit d’abord en roumain avant de choisir le français comme langue de création après son installation à Paris. Il devint ainsi l’un des écrivains les plus singuliers de la littérature française du XXᵉ siècle, admiré notamment pour la maîtrise et la puissance de son style. Son parcours suffit à mettre en question l’idée selon laquelle une langue de création serait nécessairement déterminée par la naissance : une langue peut devenir, par l’apprentissage, le travail et l’écriture, une véritable langue littéraire.
Pour Jean-Louis Courriol, traduire ne consiste donc pas simplement à transposer des mots d’une langue à une autre. C’est transmettre, révéler, recréer et permettre la circulation des œuvres, des idées et des imaginaires entre les cultures. Le traducteur devient ainsi un passeur, mais aussi un auteur à part entière, confronté à la nécessité de reconstruire dans une autre langue l’équilibre subtil du sens et du style.
Cette réflexion trouve une résonance particulière dans l’espace francophone. La Francophonie ne peut être réduite à la communauté de ceux qui parlent français : elle constitue aussi un espace de circulation entre des langues, des littératures et des traditions intellectuelles différentes. Comment penser cette circulation lorsque les langues de naissance, de création, de traduction et de transmission ne coïncident pas nécessairement ? La traduction apparaît alors comme l’un des instruments essentiels de ce dialogue, permettant au français de rencontrer d’autres langues et aux œuvres issues de ces différents espaces d’accéder à de nouveaux lecteurs.
À l’heure où l’intelligence artificielle transforme profondément les pratiques de traduction, cette contribution rappelle ainsi que traduire demeure un acte culturel, intellectuel et créatif, au cœur du dialogue entre les langues et les cultures.
Je remercie chaleureusement Jean-Louis Courriol d’avoir accepté de partager cette réflexion dans la rubrique « Contributions invitées », consacrée à la circulation des savoirs et au dialogue entre les cultures au sein de l’espace francophone et au-delà.