Benoist Mallet Di Bento

Nouvelle-Calédonie : et si sa singularité devenait une force pour construire autrement l’Indo-Pacifique ?

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La Nouvelle-Calédonie vient de traverser une séquence électorale et institutionnelle majeure. Entre le 28 juin et le 31 juillet 2026 se sont succédé les élections provinciales, la constitution du Congrès et de son bureau, puis la formation du nouveau Gouvernement. 

Au-delà des rapports de force politiques, cette séquence aura surtout rappelé une réalité : aucune des composantes de la société calédonienne ne peut durablement construire son avenir seule.

L’accord conclu entre les Loyalistes-Rassemblement et l’Éveil océanien a permis l’élection de Virginie Ruffenach à la présidence du Congrès et de Milakulo Tukumuli à la présidence du Gouvernement. Cette nouvelle configuration politique devra répondre à des urgences bien concrètes : redressement économique, finances publiques, emploi, confiance, reconstruction et capacité à retenir les forces vives du territoire. L’urgence est donc au compromis. Mais elle est aussi à la vision. Car la question calédonienne ne peut être réduite à celle de son prochain statut institutionnel. Elle pose une question plus vaste : quelle place la Nouvelle-Calédonie peut-elle occuper dans son environnement régional et, à travers elle, quelle place la France peut-elle proposer dans le Pacifique ?

Ne plus penser l’outre-mer comme une périphérie 

La Nouvelle-Calédonie est souvent regardée depuis l’Hexagone comme un territoire lointain confronté à une question institutionnelle complexe. Changeons de perspective. 

La Nouvelle-Calédonie est une collectivité française située au cœur du Pacifique et inscrite dans une histoire océanienne qui la dépasse largement. Son statut institutionnel est lui-même singulier : elle n’est ni un département ni une collectivité d’outre-mer, mais une collectivité sui generis, dotée d’un statut constitutionnel propre, construit notamment autour des accords de Matignon et de Nouméa. 

Cette singularité n’est pas seulement une exception juridique. Elle peut devenir une capacité politique. 

La France dispose, avec la Nouvelle-Calédonie, mais aussi avec Wallis-et-Futuna et la Polynésie française d’une présence territoriale directe dans le Pacifique, à laquelle s’ajoute Clipperton. Elle n’est donc pas simplement une puissance extérieure qui observe ou intervient dans cette région. Elle en fait partie. Cette situation devrait nous conduire à dépasser une conception des outre-mer comme périphéries de la République. 

Les outre-mer peuvent aussi être les interfaces de la France avec le monde. La Réunion peut jouer ce rôle dans l’océan Indien. La Martinique dans la Caraïbe. La Nouvelle-Calédonie et les autres territoires français du Pacifique dans leur propre environnement régional. Il s’agit aussi de reconnaître aux territoires la capacité de contribuer à la politique internationale de la France, sans que leur rôle soit défini à leur place.

De la coopération à la co-construction 

C’est ici que la notion de co-construction prend tout son sens. 

La coopération internationale est souvent pensée selon une logique verticale : un État dispose de ressources, propose un programme et invite ses partenaires à y participer. La co-construction suppose autre chose. 

Elle signifie que le projet n’est pas entièrement défini avant que ceux auxquels il s’adresse puissent y contribuer. Cette distinction est essentielle dans le Pacifique. 

Il ne s’agit pas de demander à Paris de définir seul ce que devrait devenir la Nouvelle-Calédonie. Mais il ne s’agit pas davantage de demander à Nouméa de définir seul ce que devrait être le Pacifique. 

Le projet doit pouvoir émerger de la rencontre des territoires, des États, des peuples et des organisations qui composent cet espace. 

La géographie ne devrait pas déterminer à elle seule la capacité de chacun à contribuer à cette construction. L’éloignement de l’Hexagone ne devrait pas réduire la capacité d’un territoire à prendre part aux réflexions et aux initiatives concernant son environnement régional, pas plus que la proximité ne devrait conférer à certains acteurs un droit à décider pour les autres. La distance géographique ne devrait pas devenir une distance politique.  

Une autre manière de penser la coopération

Cette intuition peut trouver un prolongement particulièrement fécond dans les travaux d’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie en 2009. Sa réflexion sur la gouvernance polycentrique offre ici une piste particulièrement intéressante. 

Ses recherches sur les biens communs ont montré que leur gouvernance ne se résume pas à une alternative entre la propriété privée et la gestion centralisée par un État. Des communautés peuvent élaborer leurs propres règles, participer à leur mise en œuvre et construire des mécanismes de coopération avec d’autres niveaux de décision. 

Cette réflexion sur la gouvernance polycentrique est particulièrement féconde pour penser les enjeux climatiques : plusieurs centres de décision peuvent agir simultanément, à différentes échelles, sans qu’un centre unique ait nécessairement à tout décider. 

Cette approche paraît particulièrement adaptée à l’Indo-Pacifique. Pourquoi faudrait-il nécessairement qu’une puissance soit au centre et que les autres territoires soient à sa périphérie ? 

Pourquoi faudrait-il choisir entre une gouvernance pilotée par les États et une gouvernance laissée aux seuls acteurs locaux? 

Ne pourrait-on pas construire une architecture dans laquelle plusieurs niveaux disposent d’une capacité réelle d’initiative, se coordonnent et apprennent les uns des autres ? 

La Nouvelle-Calédonie pourrait être l’un des lieux où cette réflexion prend forme. Non pas comme un laboratoire dont les résultats seraient décidés ailleurs, mais comme un espace de construction collective, avec ceux qui y vivent et ceux qui partagent avec elle un même environnement océanique.  

Un espace austronésien à redécouvrir

Cette démarche suppose également de regarder autrement la géographie du Pacifique. La Nouvelle-Calédonie s’inscrit dans cet immense espace austronésien marqué par des histoires de migrations, de navigation, de langues et de cultures qui relient, sur plusieurs millénaires, Madagascar, l’Asie du Sud-Est, la Mélanésie et les confins de la Polynésie orientale. 

Au cœur de cet ensemble, l’Indonésie occupe une position singulière. À la fois profondément asiatique et intimement liée au monde maritime austronésien, elle constitue par sa géographie, son poids démographique et l’étendue de son archipel un trait d’union majeur entre les espaces de l’océan Indien, de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique. 

Cet espace n’est évidemment ni homogène ni politiquement unifié. Il est profondément plurilingue et multiculturel. 

L’anglais y joue un rôle important comme langue internationale et véhiculaire, mais il ne saurait résumer cette diversité linguistique. L’Indonésie elle-même n’est pas un pays anglophone : le bahasa Indonesia constitue sa langue nationale, aux côtés de centaines de langues régionales. Le français, les langues mélanésiennes, polynésiennes, micronésiennes, malgaches et de nombreuses autres langues participent également à cette diversité. 

Il ne s’agit pas d’opposer une Francophonie à une prétendue Anglosphère du Pacifique. Il s’agit de reconnaître un espace pluriel, où différentes langues, différentes histoires et différentes traditions peuvent devenir des vecteurs de dialogue. La Francophonie pourrait y apporter un réseau supplémentaire, sans prétendre devenir le réseau dominant.

Le climat : premier bien commun de cette co-construction 

Il existe toutefois un domaine dans lequel cette co-construction pourrait trouver immédiatement une traduction concrète : le climat et l’océan. Montée du niveau des mers, érosion des littoraux, acidification des océans, biodiversité marine, ressources halieutiques, sécurité alimentaire, autonomie énergétique, risques naturels : les sociétés insulaires du Pacifique sont confrontées à des problèmes qui ignorent les frontières administratives. 

La France dispose ici d’atouts considérables : ses capacités de recherche scientifique, ses universités, ses infrastructures, son expertise dans les domaines minier, énergétique et environnemental, mais aussi les savoirs et les expériences développés dans ses territoires du Pacifique et plus largement dans l’espace francophone. La Nouvelle-Calédonie peut précisément contribuer à mettre ces ressources en relation avec les réalités régionales et les savoirs des sociétés océaniennes. Mais aucune de ces ressources ne devrait être pensée isolément. 

Les ODD des Nations unies offrent précisément un langage commun permettant de relier développement économique, réduction des inégalités, protection des écosystèmes, éducation, énergie et lutte contre le changement climatique. Et cette réflexion doit intégrer pleinement les peuples autochtones, non comme bénéficiaires de politiques conçues ailleurs, mais comme acteurs de leur définition. 

Les savoirs autochtones sur les milieux, les ressources, les cycles naturels et les usages de l’océan ne sont pas un supplément culturel à une politique scientifique. Ils font partie des connaissances nécessaires à la construction de réponses adaptées aux territoires.

Une autre manière pour la France d’être présente 

C’est peut-être ici que se trouve la véritable singularité française. La France n’a pas besoin de choisir entre une politique de puissance dans l’Indo-Pacifique et une politique de coopération. Elle peut tenter autre chose. 

Sa singularité pourrait précisément consister à mettre ses ressources — diplomatiques, scientifiques, universitaires, culturelles et territoriales — au service d’une architecture dont elle ne serait ni le centre ni l’unique concepteur. Mais ces ressources n’auront de véritable portée régionale que si elles sont mises en relation avec celles des autres acteurs. 

La singularité française pourrait donc ne pas être de chercher à devenir le centre d’un nouvel ordre régional, mais de contribuer à faire émerger un espace sans centre unique, où plusieurs niveaux et plusieurs acteurs puissent exercer une capacité réelle d’initiative, de coopération et de décision. 

La Nouvelle-Calédonie pourrait jouer un rôle particulier dans cette démarche. Non parce que Paris lui aurait assigné une nouvelle mission. Mais parce que les Calédoniens, leurs voisins du Pacifique et les différents acteurs français concernés pourraient choisir ensemble de donner forme à cette possibilité

De l’avenir institutionnel à un projet commun 

Cela donne également une autre dimension aux discussions institutionnelles qui vont reprendre. La question n’est pas seulement de savoir quel statut permettra de satisfaire les uns ou les autres. Elle est aussi de savoir quel cadre permettra aux différentes composantes de la société calédonienne de construire ensemble leur avenir, tout en permettant à la Nouvelle-Calédonie de mieux s’inscrire dans son environnement régional. 

Les débats récents sur la Martinique montrent d’ailleurs que l’appartenance à la République et la recherche d’une différenciation institutionnelle ne sont pas nécessairement contradictoires. L’accord-cadre conclu en 2026 entre l’État et la Collectivité territoriale de Martinique associe ainsi évolution institutionnelle, adaptation des normes aux réalités locales et meilleure insertion régionale. 

La Nouvelle-Calédonie possède évidemment une histoire et un statut qui lui sont propres. Mais une question commune apparaît : comment permettre à un territoire de disposer de capacités adaptées à ses réalités sans transformer l’autonomie en isolement et l’appartenance nationale en centralisation ? La réponse ne sera probablement ni uniforme ni définitive. Elle devra être construite.  

La Nouvelle-Calédonie comme point de rencontre 

Peut-être faut-il alors inverser notre manière de regarder la Nouvelle-Calédonie. Elle n’est pas simplement une question française dans le Pacifique. Elle peut devenir une question du Pacifique pour la France. 

Un espace où pourraient se rencontrer la République française et les sociétés océaniennes, la Francophonie et les autres espaces linguistiques, les États et les territoires, la recherche scientifique et les savoirs autochtones, les impératifs économiques et les exigences écologiques. 

Un espace où pourrait se construire, non pas une nouvelle hiérarchie, mais une gouvernance polycentrique. 

Un espace où la France ne serait ni absente ni dominante, mais partenaire. Et où la Nouvelle-Calédonie ne serait ni une périphérie française ni un simple avant-poste stratégique, mais l’un des acteurs d’une construction qui la dépasse sans la dissoudre.  

Non pas construire pour le Pacifique. Construire avec le Pacifique

Le véritable enjeu est peut-être là. La crise calédonienne nous rappelle la nécessité du compromis. Le changement climatique nous rappelle l’urgence de l’action. 

Les travaux d’Elinor Ostrom nous invitent à ne pas rechercher systématiquement un centre unique de décision. Les objectifs de développement durable nous donnent un cadre commun. Les peuples autochtones nous rappellent que les territoires ne sont pas seulement des espaces administratifs, mais aussi des sociétés, des histoires et des savoirs. Et l’espace austronésien nous rappelle que l’océan ne sépare pas nécessairement les peuples : il peut aussi les relier. 

La France dispose en Nouvelle-Calédonie d’une singularité qu’elle pourrait choisir de mettre au service de cette ambition. Mais une véritable co-construction ne peut avoir de propriétaire. Elle ne peut être décidée uniquement à Paris. Elle ne peut pas davantage être définie par quelques capitales régionales. 

Elle doit pouvoir être construite par ceux qui vivent à proximité comme par ceux qui sont géographiquement éloignés, par les États comme par les territoires, par les institutions comme par la société civile, par les générations présentes comme par celles qui viennent. 

C’est peut-être cela, finalement, que pourrait apporter la Nouvelle-Calédonie à la réflexion Indo-Pacifique : non pas un nouveau centre de pouvoir, mais une invitation à construire autrement. 

Un espace Indo-Pacifique où la puissance ne se mesurerait pas seulement à la capacité d’imposer une stratégie, mais aussi à celle de créer les conditions pour que chacun puisse contribuer à une stratégie commune. 

Non pas construire pour le Pacifique. Construire avec le Pacifique. Et peut-être, ainsi, transformer une singularité institutionnelle française en une contribution originale à l’avenir d’un espace dont nous partageons tous, à des degrés différents, la responsabilité.

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