
Au moment où les échanges culturels sont souvent évoqués sous l’angle de la mondialisation, l’œuvre de Georges Alloro rappelle qu’il existe une autre manière de faire dialoguer les cultures : écouter leurs musiques, comprendre leurs traditions et inventer de nouveaux espaces de rencontre.
Nommé en 2008, par le ministère de la Culture « Maître d’art en facture instrumentale contemporaine », Georges Alloro n’a jamais cherché à reproduire les instruments traditionnels du monde. Son ambition fut tout autre : créer des instruments inédits capables de faire dialoguer les héritages musicaux de plusieurs cultures et, à partir de ce dialogue, ouvrir de nouveaux espaces de connaissance et de découverte, tant dans le domaine de la musique que dans celui de l’acoustique instrumentale.
Son instrumentarium constitue aujourd’hui une collection singulière, où se rencontrent l’Europe, l’Inde, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique dans une même démarche de recherche et de création.
Une révélation venue de l’Inde
Tout commence par une rencontre. Georges Alloro, alors jeune artisan et guitariste de jazz, découvre la musique savante de l’Inde du Nord. Cette révélation bouleverse sa conception de la musique. Il comprend que d’autres systèmes musicaux existent, avec leurs propres règles, leurs propres échelles sonores et une autre manière de penser l’expression musicale.
Ne pouvant facilement se procurer un instrument indien, il choisit de faire ce qu’il fera toute sa vie : chercher par lui-même.
À partir de ses lectures et de quelques photographies, il transforme sa guitare jazz pour explorer les sonorités et les techniques de jeu de la musique indienne. Il modifie la disposition des cordes afin de pouvoir explorer, en les tirant, les intervalles entre les notes. Il ajoute un chœur de cordes rythmiques et transforme le chevalet afin de favoriser le développement des harmoniques.
Ce geste inaugural contient déjà toute sa démarche : il ne s’agit pas de copier un instrument venu d’ailleurs, mais de comprendre ce qui le rend différent et de chercher ce que cette différence peut permettre d’inventer.
La guitare devient ainsi un terrain d’expérimentation, un premier espace où deux traditions musicales peuvent se rencontrer.
Des compagnons de route
Très vite, Georges Alloro rencontre à Nice de jeunes musiciens qui partagent avec lui la conviction que la musique ne peut être enfermée dans les seuls cadres établis.
Ils fondent ensemble le groupe Horde Catalytique pour la Fin. Lorsque le groupe cesse ses activités, Georges Alloro poursuit l’aventure avec François Bourlier.
Dans le cadre de l’association ARTHEA, accueillie par la ville de Grasse et soutenue par les collectivités territoriales et le ministère de la Culture, ils développent pendant de nombreuses années un vaste programme consacré au renouvellement de l’acoustique musicale et à l’exploration de nouvelles voies pour la création sonore.
Lorsque l’association cesse ses activités, Georges Alloro poursuit seul ses recherches.
Cette longue aventure collective puis personnelle va progressivement donner naissance à un véritable instrumentarium, mais aussi à une manière singulière de penser la création.
Inventer plutôt qu’imiter
L’originalité de Georges Alloro réside précisément dans cette philosophie de la création qui dépasse le simple emprunt.
Chaque instrument devient un lieu de rencontre entre plusieurs traditions.
Le stringar associe ainsi le sarod indien et la contrebasse occidentale. Le neï contrebasse réinterprète la flûte neï turco-persane à une échelle inédite. Le kotar fait dialoguer le koto japonais avec des techniques acoustiques issues des instruments à cordes indiens.
Les altars, les orgues d’acier ou encore les tambours-gongs prolongent cette recherche permanente.
Chez Georges Alloro, les frontières culturelles ne constituent donc pas des limites. Elles deviennent des espaces d’expérimentation.
C’est peut-être là que réside la dimension la plus contemporaine de son travail : la rencontre entre les cultures ne produit pas nécessairement une juxtaposition ou un mélange indistinct. Elle peut produire du nouveau.
Un artisan au carrefour des savoir-faire
Cette recherche musicale repose également sur une remarquable diversité de savoir-faire.
Héritier des connaissances acquises dès son enfance auprès des artisans du Vieux-Nice, Georges Alloro travaille le bois, le métal, le bambou, les peaux, les matières synthétiques ou encore le verre synthétique.
Cette maîtrise des matériaux lui permet de concevoir des solutions acoustiques originales : tables d’harmonie galbées, chevalets favorisant le développement des harmoniques, résonateurs métalliques ou en peau, systèmes de transmission des vibrations inédits.
L’innovation technique n’est jamais recherchée pour elle-même. Elle est mise au service de l’expression musicale.
Ainsi, le dialogue des cultures passe aussi par le dialogue des métiers d’art.
Les cultures, les savoirs et les savoir-faire peuvent être des espaces ouverts : des espaces d’échanges, de partage et d’enrichissement mutuel.
À la recherche de sons de flûte très graves, Georges Alloro découvre le neï, instrument des traditions musicales turques et persanes. Flûte sans embouchure, il permet de mettre en résonance de très grandes longueurs de tuyau. Son neï contrebasse explore ainsi des registres extrêmement graves.
Le kotar, quant à lui, fait se rencontrer le koto japonais et les chevalets harmoniques caractéristiques de certains instruments à cordes indiens. La structure de table-corps galbée imaginée pour cet instrument permet une amplification naturelle du son.
Ces créations témoignent d’une même intuition : la matière elle-même peut devenir un langage interculturel.
Une œuvre qui continue de chercher
Après des décennies de recherche et de création, l’œuvre de Georges Alloro ne se referme pas sur une collection d’instruments. Elle cherche au contraire les formes qui permettront à cette recherche de continuer à vivre.
Une première perspective est celle de la transmission et de la conservation de l’instrumentarium. La recherche d’un lieu capable d’accueillir cette collection ne répond pas seulement à un souci de préservation. Il s’agit de permettre à ces instruments d’être vus, entendus, étudiés et, autant que possible, de continuer à susciter de nouvelles recherches et de nouvelles créations.
Une deuxième perspective est celle de la mémoire et du partage. Un blogue, actuellement en préparation, permettra de raconter cette aventure singulière et de rendre accessible le cheminement qui a conduit Georges Alloro à explorer les relations entre musique, acoustique, facture instrumentale et cultures.
Enfin, l’atelier et les savoir-faire accumulés au fil de ces recherches constituent eux-mêmes un patrimoine vivant.
Un projet initié en 2014 avait notamment pour ambition de mettre certains instruments au service de personnes en situation de handicap, afin de faciliter leur accès au son et à la musique. Soutenu par la Fondation EY, ce projet a été interrompu, mais la recherche, elle, ne s’est pas interrompue.
Après un accident vasculaire cérébral, Georges Alloro a poursuivi ses recherches et imaginé de nouveaux instruments pouvant être joués d’une seule main, prolongeant ainsi son travail sur les instruments à cordes.
Cette capacité à poursuivre la création dans des circonstances nouvelles dit peut-être quelque chose d’essentiel de sa démarche : l’instrument n’est jamais une fin en soi. Il est un moyen de chercher, d’écouter et d’inventer.
Transmettre une manière de créer
Aujourd’hui, cette œuvre entre dans une nouvelle étape. Badra Caïs-Menassieu, présente aux côtés de Georges Alloro depuis les débuts de cette aventure, accompagne cette continuité. Ses recherches sur les systèmes philosophiques traditionnels dans le monde et sur leurs conceptions de la musique ont nourri, au fil des années, les travaux de Georges Alloro et de ses compagnons.
À leurs côtés, Edmonde, jeune femme récemment diplômée de l’École des Gobelins, a rejoint l’équipe et commence progressivement à prendre part à cette transmission.
Car transmettre pour Georges Alloro ne consiste pas seulement à conserver ses instruments.
C’est transmettre une manière de chercher, d’écouter et d’inventer.
C’est aussi rappeler que les cultures ne sont pas seulement des patrimoines à préserver. Elles peuvent être des forces créatrices lorsqu’elles acceptent de se rencontrer.
Et peut-être est-ce là, finalement, le véritable héritage de Georges Alloro : avoir montré qu’entre deux traditions, il n’existe pas seulement un espace à combler, mais un monde nouveau à créer.
Par Badras Caïs-Menassieu avec la collaboration de Benoist Mallet Di Bento