Benoist Mallet Di Bento

relire De Gaulle à l’heure des déséquilibres mondiaux

Allégorie du déséquilibre de Luca Cambiaso (vers 1550-70)

Guerre en Ukraine, rivalité sino-américaine, tensions au Moyen-Orient, recompositions en Afrique et en Amérique du Sud : le monde contemporain voit réapparaître avec force les logiques de puissance. Dans ce contexte, certaines intuitions stratégiques de Charles De Gaulle retrouvent une actualité inattendue.

De Gaulle, général et homme d’État, s’inscrivait dans une lecture de longue durée des relations internationales. Nourri d’histoire, de stratégie et de littérature, il considérait que les rapports entre États reposent moins sur les principes que sur des réalités permanentes : intérêts nationaux, rapports de force et capacité de décision. La culture historique n’était pas, chez lui, une sophistication intellectuelle, mais une base de discernement essentielle à l’action politique et stratégique.

« Une politique étrangère, cela consiste à décider soi-même » (Ch. De Gaulle, conférence de presse, 1965)

Cette vision ne signifiait ni isolement ni rejet des alliances. Elle reposait au contraire sur une idée simple : une coopération n’est solide que si elle s’appuie sur des États capables de décider par eux-mêmes. Sa formule de 1966 — la France « veut être libre en alliance » — en résume l’esprit. Le retrait du commandement intégré de l’OTAN s’inscrivait dans cette logique : préserver une autonomie d’appréciation dans un système structuré par la guerre froide.

Le contexte international actuel est très différent. L’Union européenne constitue un cadre d’interdépendance sans équivalent historique, sur les plans économique, juridique et politique. Mais les crises récentes montrent que les grandes puissances continuent d’agir selon leurs intérêts propres, y compris lorsqu’elles dialoguent entre elles. Les séquences de détente entre États-Unis et Chine ne font pas disparaître leur rivalité stratégique structurante.

Dans ce monde, les zones de tension se multiplient : Europe de l’Est, Afrique, Asie, Amérique du Sud, ainsi que la région du Golfe. Ces espaces concentrent des enjeux énergétiques, militaires et commerciaux majeurs. Ils rappellent que la stabilité internationale repose moins sur des équilibres institutionnels que sur des rapports de force en constante évolution.

L’Europe n’échappe pas à cette réalité. Construite sur une logique supranationale, elle demeure traversée par des déséquilibres structurels liés aux capacités économiques, industrielles et militaires de ses États membres. Le poids de l’Allemagne lui confère une influence centrale dans l’orientation de nombreux choix stratégiques européens. Dans ce contexte, la question de l’équilibre politique interne de l’Union et de sa capacité à produire une autonomie stratégique collective demeure un enjeu récurrent.

Les IIIᵉ et IVᵉ Républiques ont été marquées par une instabilité gouvernementale récurrente et des difficultés à maintenir une continuité stratégique dans la durée. Dans un contexte international de fortes tensions, cette fragilité institutionnelle a parfois limité la capacité de la France à définir et conduire une politique extérieure pleinement cohérente. C’est dans ce cadre que s’inscrit la rupture opérée par De Gaulle, visant à restaurer une plus grande stabilité de l’État et une autonomie de décision renforcée.

Dans ce contexte, la question n’est pas de revenir à une lecture passée des relations internationales, mais de constater que certaines constantes demeurent. L’autonomie de décision, la capacité d’analyse stratégique et la prise en compte des rapports de force restent des éléments structurants de la vie internationale.

« La France ne peut être la France sans grandeur. » — Mémoires de guerre

Cette formule peut être lue aujourd’hui moins comme une affirmation symbolique que comme un rappel : dans un monde instable, un État — ou une construction politique comme l’Union européenne — qui n’est plus en mesure de penser et d’agir par lui-même voit mécaniquement ses marges de décision se réduire. La question devient alors celle de la capacité de l’Europe à se projeter stratégiquement, à définir ses priorités et à assumer une véritable autonomie dans un environnement international redevenu concurrentiel.

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