
Après le Burkina Faso, le Québec, la Belgique, la France, AFRIMAG va à la rencontre de Sa Majesté Jean-Claude Awono, fondateur et directeur de l’éminente maison d’édition camerounaise Ifrikiya, AFRIMAG l’a consulté sur la situation actuelle et l’avenir de l’édition au Cameroun et plus généralement en Afrique centrale.
AFRIMAG : Pourriez-vous présenter aux lecteurs les Éditions Ifrikiya ?
JC Awono : En 2007, un trio de jeunes éditeurs camerounais résidant à Yaoundé décident de faire fusionner leurs trois petites structures éditoriales. De cet acte de fusion naissent les «Éditions Ifrikiya.» Cette dénomination porte dans sa «chair» le ferment continental de la ligne éditoriale du projet. Il s’agit de se positionner sur un champ qui a besoin, au regard de la Charte de la renaissance culturelle africaine, d’un nouveau souffle et d’une pratique éditoriale innovante. Il s’agit aussi de renouveler l’offre éditoriale du Cameroun et du continent en permettant aux jeunes auteurs surtout de publier, sans pour autant oublier les anciens. Dix-huit ans après, on voit bien, au regard de notre catalogue que l’initiative du trio de Yaoundé valait bien la peine.
AFRIMAG : Quelle est la situation actuelle des professionnels de l’édition au Cameroun et en Afrique centrale ?
JC Awono : Le Cameroun vit depuis bientôt une vingtaine d’années une réelle mutation dans le secteur de la production du livre par les acteurs locaux. On est passé d’un monopole qui avait longtemps été porté par les Éditions CLE et les éditeurs occidentaux à une explosion du champ de la production du livre par les Camerounais : auteurs, imprimeries… Les festivals grandissent ; de nouveaux métiers de promotion numérique du livre ont vu le jour. Mais cette croissance remarquable d’initiatives locales ne bénéficie pas d’un encadrement professionnel adéquat. Des organisations professionnelles (associations et syndicats d’éditeurs) brillent par leur absence ou leur mutisme. Du point de vue institutionnel, en dehors des organismes étrangers (allemands et français pour être précis), le livre n’intéresse pas vraiment les politiques. Le Salon international du livre de Yaoundé initié par le ministère des Arts et de la Culture en 2013 s’est arrêté à sa 3e et dernière édition en 2018.
Dans la sous-région Afrique centrale, il ne me semble pas qu’en dehors du Cameroun quelque chose de vraiment décisif se fasse, excepté le Gabon qui commence à donner des signaux non négligeables dans le domaine depuis quelque temps.
AFRIMAG : Comment verriez-vous l’édition africaine francophone dans sa relation avec ses confrères de l’espace boréal (européenne et américaines francophones) ?
JC Awono : Pour le moment, cette relation ne me semble pas fonctionner pour ce qu’on peut voir entre les éditeurs occidentaux et ceux de l’Afrique centrale. Je ne vois pas une plateforme de collaboration sérieuse et fructueuse entre ces deux parties du monde. Il ne me semble pas que la francophonie comme institution et espace de promotion de la diversité culturelle ait réussi à implanter une tradition de développement du livre dans les pays autour du bassin du Congo, à l’instar de ce qui se fait en Afrique de l’Ouest ou au Maghreb. Il faut questionner cette résistance des pays de l’Afrique centrale (pourtant très riches en production d’auteurs) ou cette incapacité de la francophonie à faire éclore sur ce sol spécifique des structures compétitives et stables en matière de promotion du livre.
Pour que l’édition africaine francophone soit en phase avec sa consœur de l’espace boréal, il va falloir décomplexer les mentalités. Une mentalité surplombante face à une sorte d’infra-mentalité ne créera jamais les conditions d’un échange fécond. Il faudra passer de l’éditeur africain qui cherche à faire la photo avec son collègue occidental lors des rencontres, à celui qui est plutôt intéressé par la photo des contenus et technologies mis en partage. Il faudra sortir du ghetto des expériences éditoriales franco-africaines uniquement et forger un paradigme qui intègre les expériences éditoriales qui fonctionnent dans le monde et s’imposent. Il faudra que la langue française soit moins dévoreuse des langues africaines qui doivent, de leur côté, développer une nécessaire gloutonnerie d’espaces et d’utopies.
AFRIMAG : Comment stimuler l’écosystème de l’oralité et des langues nationales en Afrique à travers l’édition ?
JC Awono : Il faut que les Africains eux-mêmes en ressentent la nécessité. Tant qu’on continuera à avoir des bibliothèques dans nos structures scolaires, universitaires et municipales saturées d’ouvrages en langues étrangères, tant que les éditeurs n’auront pas décidé de prendre des initiatives fortes en faveur de nos langues, tant que l’école n’arrêtera pas de faire des langues d’emprunt les uniques outils de valorisation institutionnelle, professionnelle et sociale, tant que la télévision et le téléphone ne rendront pas visibles notre patrimoine oral, tant qu’on ne prendra pas des initiatives dans tous ces domaines, comment imaginer qu’un réel écosystème de l’oralité et des langues africaine se réimplante ?