
Ce texte de Céline Desbos s’inscrit dans les débats contemporains sur la francophonie et les transformations du français à l’échelle mondiale. Il interroge la notion de norme linguistique à travers l’idée de « français pluriel » et met en lumière les enjeux d’intercompréhension entre locuteurs issus de contextes culturels et sociaux différents.
Au-delà de la question linguistique, il ouvre une réflexion plus large sur les hiérarchies implicites de légitimité, les dynamiques éducatives et les conditions d’une reconnaissance effective des usages multiples de la langue française. Une contribution qui participe à penser la francophonie comme espace de circulation, et de co-construction des savoirs.
« Nous militons pour une langue-monde, une langue planétaire, une langue de l’en-commun, véhicule de circulation au croisement des forces de vie et d’ouverture. » – Achille Mbembe & Alain Mabanckou, Plaidoyer pour une langue-monde, 2018
I. Le français est une langue en mouvement
Le français n’appartient ni à un pays ni à une culture unique. Il traverse l’espace et le temps, se transforme et se réinvente à chaque rencontre. De Dakar à Abidjan, de Conakry à Kinshasa, de Montréal à Lagos, on entend différents français – pétris d’histoires, d’élisions, de cultures et de pensées. Cette réalité n’est pas un écart : c’est la langue elle-même.
Pourtant, persiste dans l’imaginaire collectif l’idée d’un « bon français », uniforme et normé, que certains maîtrisent… et d’autres non. Cette conception est à la fois injuste et inexacte. Elle inaudibilise les millions de locuteurs qui enrichissent la langue au quotidien. Elle érode la confiance de ceux dont le français, bien que vivant et fonctionnel, ne ressemble pas au modèle académique consacré.
Parler de « français pluriel » est un choix délibéré. Non pas pour effacer les normes ni fragmenter la langue, mais pour rappeler qu’elle est vivante, traversée par des histoires, des trajectoires et des rencontres diverses. Le pluriel ne signifie pas le chaos : il signifie la reconnaissance.
II. La pluralité du français : bien plus qu’un lexique
Une erreur fréquente consiste à réduire la pluralité du français à ses seules dimensions lexicales – les mots d’ici ou d’ailleurs, les emprunts aux langues endogènes. Or la pluralité s’exprime bien au-delà des mots :
- Dans la phonétique : intonation, mélodie, accentuation, syllabes étirées, sons prononcés ou non.
- Dans la morphosyntaxe : ordre des mots, articles postposés, complémentation verbale spécifique – des constructions qui suivent des règles cohérentes et stabilisées, non des approximations.
- Dans les structures discursives : répétition de mots-clés, ponctuation du discours par l’auditoire, recours à des formules imagées.
- Dans les implicites culturels : ce qui n’est pas dit mais compris, reflet d’un contexte, de savoirs partagés, d’une histoire collective.
Les travaux de Béatrice Akissi Boutin sur le français de Côte d’Ivoire ont montré que certaines constructions ivoiriennes – l’article postposé, des formes spécifiques de complémentation verbale – répondent à des logiques linguistiques internes rigoureuses. Le français ivoirien, le français sénégalais, le français camerounais ne sont pas des versions dégradées du français : ce sont des langues à part entière, dotées de leurs propres logiques.
III. Les ravages du « bon français » comme marqueur social
En faisant du français académique le seul français légitime, on a construit une hiérarchie aux conséquences bien réelles. En Afrique de l’Ouest, cette distinction entre « bon » et « mauvais » français reproduit une hiérarchie sociale héritée de la colonisation : ceux qui maîtrisent la norme accèdent aux espaces de légitimité ; les autres se taisent ou parlent avec hésitation.
Philippe Blanchet nomme ce phénomène la glottophobie : les discriminations fondées sur la manière de parler. Elle ne s’exerce pas seulement entre langues différentes, mais à l’intérieur d’une même langue, en valorisant certains accents et en stigmatisant d’autres. Elle engendre l’insécurité linguistique – ce sentiment éprouvé par un locuteur que sa façon de parler est inférieure à la norme -, l’autocensure, et parfois le silence.
Combien d’idées ne sont jamais formulées, par crainte du regard ou de l’écoute des autres ? Lorsqu’une manière de parler est discréditée, ce sont des expériences, des connaissances et des manières de transmettre qui deviennent moins audibles dans l’espace public. La non-reconnaissance des français pluriels est un frein à la cohésion sociale, à l’égalité d’accès aux savoirs et à la circulation équitable des connaissances.
La hiérarchisation des dénominations linguistiques prolonge ces effets : « argot », « dialecte », « variétés locales » – ces étiquettes installent une infériorité implicite. Le nouchi, longtemps réduit au statut d’argot, est aujourd’hui une langue vivante et internationale, portée par la jeunesse francophone bien au-delà des frontières de la Côte d’Ivoire. Cheikh Anta Diop le rappelait dès 1954 : les langues africaines sont pleinement capables de produire et de transmettre des savoirs scientifiques, philosophiques et historiques.
IV. Le plurifrancisme, une compétence inaudible
En Afrique de l’Ouest, la plupart des locuteurs francophones naviguent chaque jour entre plusieurs langues africaines et plusieurs français. Un même locuteur mobilise un français académique dans un cadre administratif, un autre dans l’espace familial, un autre encore dans les échanges professionnels ou populaires. Ces déplacements ne relèvent pas d’un simple changement de registre : ils mettent en jeu des français distincts, irrigués par des cultures, des histoires, des imaginaires différents.
Appelons cette capacité le plurifrancisme : une compétence linguistique et interculturelle exigeante, qui implique un ajustement permanent au contexte et aux implicites culturels. Elle est pourtant systématiquement invisibilisée – ou plutôt inaudibilisée – dans les représentations institutionnelles, qui continuent de penser le français comme une langue homogène ordonnée autour d’une norme unique.
Reconnaître le plurifrancisme, c’est reconnaître une intelligence des locuteurs : leur capacité à circuler entre les formes, à s’adapter, à coconstruire du sens. C’est aussi une ressource pédagogique considérable, encore trop peu exploitée dans les systèmes éducatifs.
V. Décolonialiser les regards sur la langue
Reconnaître la pluralité du français appelle une décolonialisation du regard – et de l’écoute. Ce terme, distinct de « décoloniser », renvoie à la colonialité : la persistance de hiérarchies héritées de la colonisation dans les usages linguistiques, les représentations éducatives et les pratiques institutionnelles.
Décolonialiser le français ne signifie pas le rejeter ni s’opposer à sa forme académique, outil partagé de la francophonie et lien précieux entre ses locuteurs. Il s’agit de passer d’une logique du « ou » à une logique du « et » : mettre les français en dialogue plutôt qu’en concurrence. Reconnaître que le français porte désormais des histoires multiples, des mémoires plurielles et des usages situés, bien au-delà de son ancien centre de légitimité.
Comme l’écrivait Kateb Yacine, la langue française peut être ce « butin de guerre » : héritée d’une histoire coloniale, mais réinvestie, déplacée, habitée autrement par celles et ceux qui s’en saisissent pour penser, créer, transmettre et raconter le monde. Le français est devenu une langue-monde – non pas malgré sa pluralité, mais grâce à elle.
VI. Pour une pédagogie de l’intercompréhension
La reconnaissance du français pluriel ne peut rester théorique. Elle doit s’inscrire dans la pédagogie, la formation et les pratiques médiatiques. Former à l’intercompréhension – cette capacité à se comprendre mutuellement entre locuteurs qui parlent différemment une même langue – est un impératif à la fois communicatif et éthique.
Concrètement, cela suppose plusieurs orientations :
- Enseigner le français non pas comme une langue uniforme, mais avec les outils du FLE, en contexte, en tenant compte de ce que les apprenants apportent en classe.
- Accueillir dans les espaces éducatifs des supports en français pluriel : extraits radiophoniques de RFI, séries africaines, témoignages de locuteurs divers.
- Apprendre à différencier plutôt qu’à classer : lorsqu’un élève produit une forme non standard, s’arrêter pour comprendre sa logique interne avant de corriger.
- Travailler les implicites culturels, source de quiproquos entre francophones – la politesse, le temps, l’autorité se disent autrement selon les cultures.
- S’appuyer sur les langues premières des apprenants comme ressources, et non comme obstacles, dans une approche EMILE qui valorise le plurilinguisme.
Les recherches de Valérie Djè sur l’enseignement en Côte d’Ivoire montrent que les élèves mobilisent naturellement le français pluriel pour accéder au sens : pour expliquer le mot « prolétaire », ils proposent « moisi » – ne pas avoir d’argent. Ce n’est pas une déviance : c’est une stratégie cognitive légitime, une ressource pédagogique que l’enseignement doit apprendre à valoriser.
VII. L’intercompréhension comme acte démocratique
La question du français pluriel n’est pas seulement linguistique : elle est politique, culturelle et démocratique. Une démocratie linguistique suppose que chacun puisse être entendu sans que sa manière de parler devienne un motif d’illégitimité. La Déclaration universelle des droits de l’homme, en son article 2, le pose clairement : toute personne doit être protégée contre la discrimination, indépendamment de sa langue.
L’enjeu n’est pas de célébrer le français pluriel comme une curiosité colorée ou chantante – ces adjectifs bienveillants enferment autant qu’ils dévalorisent. L’enjeu est de le considérer à égalité avec toutes les autres formes du français, dans sa richesse structurelle, discursive, historique et culturelle.
Construire un français pluriel est un devoir civique, culturel et intellectuel. Chaque pratique d’enseignement, chaque choix éditorial, chaque politique linguistique peut élargir le dialogue ou, au contraire, le restreindre. En choisissant l’intercompréhension, on choisit le respect, la justice et la créativité. On reconnaît que chaque locuteur, où qu’il se trouve, est un acteur et un héritier de la langue.
Pour conclure : la pluralité, condition de survie
La pluralité du français n’est pas une menace pour la francophonie. Elle est sa condition de vitalité, de survie et d’avenir. Une langue qui refuse ses transformations finit par se figer. Une langue qui accepte le dialogue entre ses différentes formes devient un espace vivant de circulation, de création et d’émancipation.
La francophonie ne sera planétaire que si elle est plurielle. L’avenir du français ne réside pas dans l’uniformisation, mais dans notre capacité collective à construire des ponts entre ses différentes manières d’être parlée – non pas pour uniformiser les voix, mais pour les faire dialoguer.
Le français appartient à celles et ceux qui le parlent, le vivent et le façonnent – partout, à leur manière. Présentement.