
AFRIMAG va à la rencontre du Professeur Willy Bongo-Pasi Moke Sangol, Recteur de l’Université panafricaine au Congo et Doyen honoraire de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Kinshasa pour le consulter sur les enjeux du geste, de l’oralité… source d’inspiration pour nous de plus de 340 millions de francophones.
AFRIMAG : Les lois anthropologiques de Marcel Jousse peuvent-elles éclairer et expliquer la pérennité de la littérature africaine ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Les lois anthropologiques de Marcel Jousse éclairent et expliquent la pérennité de la littérature africaine, (les récits, les contes et les épopées). Le rythmisme, le mimisme (le geste et la voix), le bilatéralisme (structure du corps), le formulisme sont des lois anthropologiques de l’oralité. L’anthropos ne connaît que ce qu’il reçoit, enregistre, joue et rejoue par ses gestes récepteurs expressifs, globaux ou oraux. Il est un microcosme conscient qui rejoue cinétiquement, «mimographiquement» et «mimoplastiquement» un macrocosme inconscient. Il est un être à deux battants. Placé au centre, il partage le cosmos selon sa structure bilatérale et corporelle du haut et du bas, de la gauche et de la droite, d’avant et d’arrière. (Anthropologie du Geste : 203-228)
L’oralité est une forme d’art vivante et souple, flexible, adaptable aux circonstances, au public et au temps. Dans les contextes culturels où la tradition orale est prédominante, le mimisme et la transmission orale sont essentiels. Les récits, transmis de génération en génération par l’imitation et la répétition, sont souvent accompagnés de gestes et d’intonations qui enrichissent leur signification.
La loi du bilatéralisme détermine la structure narrative. La structure bilatérale de l’être humain, qui se réfléchit dans sa manière de s’exprimer, peut se retrouver dans les structures narratives des contes africains. Les contes animaliers africains, par exemple, montrent une forte structure binaire (comme l’opposition entre deux personnages ou deux situations) qui peut être analysée à la lumière du bilatéralisme.
La littérature orale transmise de bouche à oreille assure la continuité de la culture et de la mémoire collective à travers la famille, les griots, les conteurs et les chanteurs. Elle joue un rôle éducatif et social fondamental dans l’éducation des enfants, transmettant des valeurs, des normes et des connaissances essentielles à la vie sociale.
Les professionnels de la parole, les griots, les conteurs et les chanteurs sont les détenteurs de la mémoire sociale, du savoir et de l’histoire. Les écrivains africains intègrent des éléments de la tradition orale dans leurs œuvres, et le théâtre moderne s’inspire des contes et des légendes pour renouveler ses formes. Les nouvelles technologies, comme la radio, la télévision et internet, offrent de nouveaux canaux pour la diffusion et l’enregistrement de la tradition orale.
AFRIMAG : L’oralité et le geste occupent-ils une place pédagogique centrale dans l’enseignement maternelle et primaire en RDC ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Certaines écoles primaires de la RD Congo procèdent par la «pédagogie gestuelle» basée sur l’oralité et le geste. Le geste est utilisé par les enseignants comme méthode pour soutenir et capter l’attention des enfants pour l’apprentissage, favoriser la mémorisation, affiner la compréhension et construire le langage.
S’inspirant des lois de l’anthropologie du geste (AG) et de l’oralité de Marcel Jousse, (rythmo-mimisme, bilatéralisme, formulisme) les enseignants guident l’attention des enfants vers des objets concrets (concrétisme et gestes de pointage). Pour structurer un discours et organiser l’information, le maître utilise des gestes de battement. Le geste iconique ou de représentation est utilisé pour décrire des objets, créer une image mentale composer des idées ou des relations.
Cette méthode offre aux élèves un apprentissage plus participatif et interactif là où le matériel didactique est très limité. Le maître et la leçon sont mangés par le disciple (cfr Manducation de la parole). Enfin, des études ont démontré que les élèves ayant suivi cette méthode réussissent facilement leurs études jusqu’à l’Université.
AFRIMAG : Dans quelle mesure le «Rite Zaïrois de la messe» (RDC) peut-il être interprété à la lumière de l’anthropologie de la pensée de Marcel Jousse ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Le Concile Vatican II insiste sur l’inculturation et Rome a approuvé le Rite Zaïrois de la messe en 1988 comme une adaptation africaine du Missel romain pour la messe catholique. Les ornements liturgiques colorées (aubes du célébrant) évoquent le rôle des chefs dans les sociétés africaines. Le rite ajoute des « Nkumu » (sages) et des fillettes danseuses autour du prêtre pour renforcer l’ancrage culturel de la célébration.
La Messe zaïroise (Rite zaïrois) peut être considéré comme une mise en pratique des lois de l’anthropologie de Jousse. Elle engage le corps entier (Rythmo-mimisme corporel). Le chant, accompagné de battements de mains et de mouvements rythmés « rejoue » et incarne la pensée par le geste. Les chants, les acclamations et les répétitions permettent aux fidèles d’intérioriser la Parole de Dieu de manière plus profonde et mnémonique. La parole n’est plus une information reçue, mais une nourriture spirituelle assimilée par l’assemblée (cfr Manducation de la Parole).
La participation du peuple est active. La Messe n’est pas célébrée pour le peuple, mais par le peuple. Sa structure, avec des moments d’acclamations et de dialogue entre le prêtre et l’assemblée, correspond à la nature de la tradition orale où le savoir est transmis et «rejoué» collectivement.
AFRIMAG : Au sein de la francophonie, quel rôle l’oralité et le geste pourraient-ils jouer dans l’enrichissement des cultures et des civilisations de l’écrit ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Marcel Jousse répond indirectement à cette question en s’interrogeant : «Comment arriver à distinguer dans le comportement humain ce qui est ethnique, donc particulier à un milieu, de ce qui est anthropologique, donc permanent et universel ?» (AG :11). Paraphrasant Aristote (Poétique IV,2), il estime que «L’homme est le plus mimeur des animaux et c’est par le mimisme qu’il acquiert toutes ses connaissances» (AG :55).
La théorie de Marcel Jousse, basée sur l’oralité et le geste considère l’homme (anthropos) comme un « animal mimans» , un «anthropos mimeur» du réel, un complexus de gestes ou mouvements corporels significatifs. Elle offre une belle perspective pour la création littéraire au sein de la francophonie. Le geste et le mouvement du corps peuvent devenir des sources d’inspiration pour les auteurs, enrichissant ainsi la description des personnages et des actions.
Le contact avec les cultures de tradition orale influence la littérature francophone. Les écrivains intègrent des éléments de l’oralité, comme les proverbes, les contes, les rythmes et les cadences de la parole, pour créer des textes plus authentiques et vivants. Le formulisme joussien favorise l’apparition des chefs-d’œuvre de l’expression humaine. Les traditions orales sont des instruments essentiels pour transmettre le savoir, les valeurs et les coutumes de génération en génération, enrichissant ainsi le patrimoine culturel des sociétés.
L’oralité et le geste, compléments essentiels ne sont pas en opposition à l’écrit. Ils enrichissent les cultures de l’écrit. Ils apportent une profondeur une vitalité et une dimension humaine qui transcendent le texte. En tant qu’espace de plurilinguisme et de diversité culturelle, la francophonie, doit mettre en valeur ces pratiques pour un enrichissement mutuel et une meilleure compréhension entre les peuples. La valorisation des récits oraux dans un cadre francophone permet de créer des ponts entre différentes cultures, en favorisant l’écoute et la compréhension mutuelle, et en reconnaissant la richesse de la diversité culturelle.