
Quand l’IA se met au service de la domination
Mais aujourd’hui, d’autres logiques guident le développement de l’intelligence artificielle. Certaines entreprises incarnent une conception radicalement opposée : celle d’une technologie conçue pour surveiller, contrôler et éliminer
«Je suis venu pour dominer, écraser et anéantir»
Cette phrase, qui semble tirée d’un roman dystopique, émane en réalité du Docteur Alex Karp, Président de la société américaine Palantir Technologies. Fondée en 2003 avec le soutien de l’agence de renseignement étasunienne, la CIA. Palantir s’est imposée comme un acteur central de l’analyse de données et de l’IA au service des gouvernements. Dans une lettre adressée fin avril à ses actionnaires, son Président revendique et assume que ses outils servent à «tuer nos ennemis.»
Le nom de l’entreprise n’est pas anodin : il vient de l’univers de l’écrivain britannique Tolkien, où les palantíri sont des pierres de vision capables de tout montrer, mais aussi de piéger et de manipuler ceux qui les utilisent. Ce symbole illustre bien l’ambivalence de la technologie : promesse de transparence et de puissance, mais aussi risque de dépendance et d’asservissement.
Le nom de l’entreprise n’est pas anodin : il vient de l’univers de l’écrivain britannique Tolkien, où les palantíri sont des pierres de vision capables de tout montrer, mais aussi de piéger et de manipuler ceux qui les utilisent. Ce symbole illustre bien l’ambivalence de la technologie : promesse de transparence et de puissance, mais aussi risque de dépendance et d’asservissement.
Ces dérives contemporaines prolongent ce que Soljenitsyne, l’auteur de l’Archipel du Goulag, appelait déjà la logique «technogénique» : une puissance technique qui tend à s’autonomiser et à dominer.
Ces dérives contemporaines prolongent ce que Soljenitsyne, l’auteur de l’Archipel du Goulag, appelait déjà la logique «technogénique» : une puissance technique qui tend à s’autonomiser et à dominer.
L’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) utilisait le terme «technogénique» pour désigner une logique centrée sur la technique, la production matérielle et le progrès illimité. Selon lui, qu’il s’agisse du capitalisme ou du marxisme, ces régimes matérialistes partagent une même dérive : perte du sens du sacré, destruction des communautés, surexploitation de la nature et domination de l’homme par ses propres outils. Cette dynamique, affirmait-il, pouvait mener à l’aliénation et même à l’autodestruction de l’humanité.
Cette inquiétude est partagée par d’autres penseurs du XXᵉ siècle. Martin Heidegger (La question de la technique, 1954), Jacques Ellul (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954) ou encore Ivan Illich (La Convivialité, 1973) rappellent que la technique n’est pas neutre : elle structure notre rapport au monde et peut s’autonomiser jusqu’à échapper à la maîtrise humaine.
Marcel Jousse, l’oralité comme savoir
Jésuite et anthropologue du geste et du rythme, Marcel Jousse (1886-1961) propose une voie originale. Dans Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs (1925), il démontre que les cultures orales, trop souvent marginalisées par la science moderne, ne sont pas «primitives» : elles possèdent leurs propres logiques de pensée, enracinées dans le corps, la voix et le rythme.
Pour Jousse, le savoir est une cognition incarnée. Le geste, la mémoire corporelle et la voix participent à la construction de la pensée. Il plaidait pour que la science moderne reconnaisse ces formes de connaissance et les intègre à son propre édifice.
Vers une IA inclusive
Si elle est pensée dans une perspective interculturelle, l’intelligence artificielle peut prolonger cette ambition. Elle devient alors un outil de sauvegarde active des patrimoines oraux : traditions africaines, asiatiques, américaines, océaniennes ou européennes, mais aussi langues minoritaires, pourraient être documentées, modélisées et transmises aux générations futures.
Une telle IA ne se réduit pas à une logique technogénique. Elle devient au contraire une technologie au service de la diversité, créant des passerelles entre savoirs traditionnels et innovations contemporaines.
La francophonie, une autre approche du monde
Dans un monde régenté par les logiques technologiques de domination, la francophonie peut proposer un modèle alternatif. En conjuguant innovation et préservation culturelle, elle peut promouvoir une IA compétitive, éthique et respectueuse des identités.
L’héritage de Marcel Jousse nous rappelle que le progrès véritable ne réside pas seulement dans la puissance technique, mais dans la reconnaissance et l’intégration des multiples manières de penser, de dire et de transmettre le monde.
Une francophonie unie autour de cette vision transformerait l’IA en un levier de coopération, de souveraineté partagée et de créativité collective.