
Après la COP30, le bassin du Congo illustre un paradoxe : célébrées comme remparts climatiques, les forêts primaires restent fragilisées par une gouvernance internationale morcelée et des arbitrages économiques contradictoires. Au cœur de l’angle mort, un mécanisme clé — les « rivières volantes » — dont dépend une part majeure des pluies et de la stabilité climatique du continent.
Forêts primaires, rivières volantes et limites d’une
gouvernance climatique fragmentée
À l’issue de la COP30, les cadres environnementaux globaux continuent de structurer les politiques climatiques internationales. Pourtant, sur de nombreux territoires, ces modèles peinent toujours à produire des effets concrets. Le bassin du Congo en offre une illustration emblématique. Entre logiques institutionnelles cloisonnées, priorités économiques locales et internationales, contraintes culturelles et méconnaissance de mécanismes écologiques essentiels comme les rivières volantes, un écart persistant subsiste entre les engagements internationaux et leur mise en œuvre réelle. Cette tribune propose de revenir sur ces décalages et d’esquisser des pistes de dépassement.
Bassin du Congo : forêts primaires, rivières volantes et responsabilité collective
Au-dessus du bassin du Congo circulent des fleuves invisibles. Ces rivières volantes, phénomène scientifique lié à l’évapotranspiration des forêts primaires tropicales, transportent chaque jour des milliards de tonnes de vapeur d’eau, dans des volumes comparables à ceux des plus grands fleuves terrestres. Elles alimentent les régimes de pluie, soutiennent les bassins
fluviaux et jouent un rôle déterminant dans la régulation du climat continental africain, bien au-delà des frontières du bassin. Comme le rappelle le botaniste Francis Hallé, les forêts primaires ne sont ni de simples réserves de bois ni de simples puits de carbone : ce sont des systèmes vivants complexes, producteurs d’eau, de climat et de stabilité écologique. Le climatologue Antonio Donato Nobre a démontré que l’évapotranspiration des grandes forêts tropicales constitue un moteur atmosphérique majeur, largement documenté en Amazonie et pleinement transposable au bassin du Congo.
I. L’illusion technologique : un mirage de contrôle sur le vivant ?
Face aux promesses récurrentes de la modernité — engrais chimiques, mécanisation intensive, extraction minière, artificialisation des sols — une question s’impose : ces solutions traduisent-elles une réelle maîtrise des systèmes naturels, ou relèvent-elles d’une illusion technologique, fondée sur l’idée que la nature devrait s’adapter à nos modèles productivistes ?
Peut-on durablement remplacer les fonctions assurées gratuitement par les forêts — régulation hydrique, fertilité des sols,
stabilité climatique — par des dispositifs techniques coûteux, polluants, destructeurs des sols et socialement risqués ? Ou ne serait-il pas plus rationnel, et plus efficace, de laisser la nature accomplir ce qu’elle fait depuis des millions d’années, à condition de la préserver ?
II. Les rivières volantes : un moteur climatique continental
En recyclant en permanence l’humidité atmosphérique par la végétation, les rivières volantes stabilisent les régimes de pluie, soutiennent les grands bassins fluviaux et limitent les sécheresses. Leur affaiblissement entraînerait des perturbations en cascade : dérèglement des saisons agricoles, stress hydrique, insécurité alimentaire et fragilisation des écosystèmes à l’échelle continentale.
L’absence relative de ce concept dans les cadres climatiques globaux illustre une difficulté persistante à intégrer des processus écologiques systémiques, pourtant essentiels à la compréhension du fonctionnement réel des territoires. Le physicien François-Marie Bréon a également documenté ces flux d’humidité, soulignant leur rôle crucial pour l’Amazonie et l’Afrique centrale dans le maintien des régimes hydriques.
III. Forêts primaires et peuples du bassin du Congo : une interdépendance plurimillénaire
Depuis des dizaines de milliers d’années, les peuples et communautés locales vivent en interaction étroite avec ces cycles naturels. Agriculture vivrière, pêche, cueillette et pratiques culturelles reposent sur une connaissance fine des sols, des pluies et des forêts. Ces savoirs constituent une écologie du temps long, aujourd’hui fragilisée par la déforestation, l’extractivisme et l’uniformisation des modèles de développement.
IV. Biodiversité, taxonomie et ruptures écologiques
La dégradation des forêts perturbe directement les rivières
volantes. Elle menace également une biodiversité exceptionnelle, analysable à travers sa taxonomie : mammifères, avifaune,
insectes, amphibiens et milliers d’espèces végétales, dont l’équilibre dépend étroitement de la stabilité hydrique du bassin, et au-delà. Ces ruptures écologiques affaiblissent la résilience climatique de l’ensemble de l’Afrique centrale.
V. Agroforesterie et autonomie alimentaire territoriale
Face à ces défis, l’agroforesterie apparaît comme une alternative crédible à l’agriculture industrielle intensive. En combinant arbres, cultures et parfois élevage, elle permet de produire sans détruire les sols ni rompre les cycles de l’eau. Elle favorise la fertilité naturelle, les systèmes alimentaires locaux et une autonomie alimentaire territoriale indispensable pour nourrir
les populations du bassin du Congo et de ses régions élargies, dont le nombre pourrait atteindre 200 à 250 millions d’habitants à l’horizon 2050. Si l’agroforesterie ne constitue pas une solution unique, elle représente une base stratégique incontournable, compatible avec la préservation des forêts primaires et la stabilité climatique régionale.
VI. Gouvernance internationale : fragmentation et responsabilités partagées
Les grandes enceintes internationales — COP30, (Conférence de Belém) et One Forest Summit (Libreville) — reconnaissent
désormais le rôle central des forêts tropicales pour le climat et la biodiversité. Pourtant, le concept de rivières volantes demeure largement absent des cadres opérationnels. Cette omission ne relève ni d’un manque de fondement scientifique ni d’un désintérêt volontaire, mais des limites structurelles d’une gouvernance internationale fragmentée.
Chaque organisation agit selon son mandat propre :
- L’UNESCO pour le patrimoine et la culture,
- La FAO pour l’agriculture et les forêts,
- Le PNUE pour l’environnement,
- La Banque mondiale pour le financement du développement
- La CCNUCC pour le climat.
À l’échelle régionale, des structures comme la Commission des Forêts d’Afrique Centrale (COMIFAC) tentent de coordonner la gestion durable des forêts du bassin du Congo, mais leur efficacité reste limitée par les contraintes institutionnelles et les pressions économiques externes.
Ces fonctionnements fragmentés peuvent faciliter la coercition et l’incitation économiques : menaces tarifaires, promesses d’investissements, diplomatie d’influence et création de dépendances, qu’elles soient exercées par certains États ou par des acteurs économiques, rendant difficile l’évaluation des impacts cumulés sur les territoires. Parallèlement, des plateformes émergentes comme le BRICS+ tentent de redéfinir les équilibres du financement climatique, notamment en direction des pays forestiers, soulignant la nécessité d’une coopération plus intégrée et efficace.
Conclusion : une responsabilité collective, au-delà des cadres
La question posée par le bassin du Congo dépasse celle des instruments techniques ou des sommets internationaux.
Elle interroge notre capacité collective à reconnaître que le climat, l’eau, la biodiversité et les sociétés humaines forment
un système indissociable.
La Francophonie ne devrait elle devenir l’un des acteurs majeurs de ce changement fondamental, capable de relier science, territoires et institutions pour préserver le vivant et régénérer le climat ?