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Entretien – Pr. Nicolas Badaoui de l’Université Saint‑Joseph de Beyrouth : «une diplomatie économique propre à l’espace francophone implique de dépasser une approche purement culturelle »

Nicolas Badaoui

AFRIMAG est allé à la rencontre de Nicolas Badaoui, expert en relations internationales et diplomatie économique et culturelle. Professeur à l’Université Saint‑Joseph de Beyrouth et auteur de plusieurs ouvrages sur la diplomatie au Moyen‑Orient et en Afrique, il analyse comment la puissance attractive (soft power), partenariats économiques et acteurs non étatiques peuvent transformer les relations internationales.

Dans cet entretien, il nous éclaire sur la diplomatie économique francophone et son rôle stratégique comme levier de développement, de coopération et de puissance collective. 

AFRIMAG : Pourquoi recourir à la diplomatie économique parallèle comme instrument d’action internationale ?

Pr. Nicolas Badaoui : La diplomatie économique parallèle s’impose comme un instrument d’action internationale en raison des limites croissantes de la diplomatie étatique classique dans un système international fragmenté et multipolaire. En mobilisant des acteurs non étatiques – entreprises, institutions financières, diasporas, universités ou organisations professionnelles – elle permet d’agir avec plus de souplesse, de rapidité et d’efficacité, notamment lorsque les canaux diplomatiques officiels sont bloqués. Elle constitue un levier d’influence indirecte, capable de maintenir le dialogue, de contourner les tensions politiques et de créer des interdépendances économiques durables, tout en renforçant le soft power et la crédibilité internationale des États. Elle devient ainsi un outil stratégique complémentaire, voire indispensable, pour les États et les acteurs non étatiques qui cherchent à défendre leurs intérêts, accroître leur marge de manœuvre et peser sur l’ordre international contemporain.

AFRIMAG : Quel est le rôle de la diplomatie économique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (ou, plus largement, sur l’ensemble du continent africain) ?

Pr. Nicolas Badaoui : Dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ainsi que sur l’ensemble du continent africain, la diplomatie économique joue un rôle structurant dans les relations internationales. Elle est étroitement liée aux enjeux énergétiques, aux stratégies de diversification économique et à l’attraction des investissements. Dans ces espaces marqués par des fragilités politiques et sociales, l’économie devient un vecteur privilégié de coopération, de développement et d’intégration régionale. La diplomatie économique y sert également d’outil de projection d’influence pour les puissances régionales et extrarégionales, faisant de ces régions des espaces de compétition mais aussi de négociation et de partenariats stratégiques. La diplomatie économique apparaît non seulement comme un outil de développement, mais aussi comme un moyen de redéfinir les rapports de force et de peser durablement sur l’ordre régional et international.

AFRIMAG :  Dans quelle mesure la diplomatie économique peut-elle constituer un levier de développement et de puissance pour les États ?

Pr. Nicolas Badaoui : La diplomatie économique constitue par ailleurs un levier essentiel de développement et de puissance pour les États. En favorisant les exportations, les investissements, les partenariats technologiques et l’accès aux marchés, elle soutient la croissance, l’emploi et la montée en gamme des économies nationales. Sur le plan stratégique, elle renforce la capacité d’influence des États en créant des interdépendances économiques qui se traduisent en pouvoir de négociation et en capacité à peser sur les normes et la gouvernance internationales. Elle devient ainsi un instrument central de la puissance contemporaine, complémentaire aux outils diplomatiques et sécuritaires traditionnels. La diplomatie économique est donc un outil fondamental, mais son succès repose sur la qualité de la gouvernance et de la stratégie internationale des États.

AFRIMAG : Quel rôle la diplomatie économique joue-t-elle dans la gestion, l’atténuation ou la transformation des conflits dans la région MENA ?

Pr. Nicolas Badaoui : Dans la gestion des conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la diplomatie économique joue un rôle à la fois préventif, atténuateur et transformateur. Elle permet de maintenir des canaux de communication indirects entre acteurs adverses, de réduire les tensions par la coopération économique et de s’attaquer aux causes structurelles des conflits, telles que la pauvreté, le chômage et les inégalités. En favorisant les projets de reconstruction, d’intégration régionale et d’interdépendance économique, elle peut contribuer à transformer les logiques de confrontation en dynamiques de coopération pragmatique, à condition d’être encadrée par une gouvernance inclusive et une vision politique claire. Lorsque cette diplomatie est bien maîtrisée et intégrée dans une stratégie globale de paix, elle devient pourtant un levier essentiel pour transformer les conflits dans la région MENA en opportunités de coopération et de stabilité à long terme.

AFRIMAG : Comment concevoir et structurer une diplomatie économique propre à l’espace francophone ?

Pr. Nicolas Badaoui : Concevoir une diplomatie économique propre à l’espace francophone implique de dépasser une approche purement culturelle pour construire une stratégie économique collective. La langue française constitue un capital immatériel facilitant les échanges, la confiance et l’harmonisation des pratiques. Structurée autour d’institutions, de réseaux économiques, universitaires et professionnels, cette diplomatie peut promouvoir des partenariats équilibrés, notamment avec l’Afrique, cœur démographique et économique de la francophonie. Pensée comme un écosystème associant États et acteurs non étatiques, la diplomatie économique francophone peut devenir un véritable instrument de développement partagé et de puissance collective dans un ordre international en recomposition. La conception d’une diplomatie économique francophone doit s’inscrire dans une vision à long terme, combinant le soft power culturel et le hard power économique. Elle nécessite la participation active des acteurs non étatiques – entreprises, universités, diasporas, collectivités territoriales – aux côtés des États. La diplomatie économique francophone ne se limite pas à promouvoir les échanges, mais devient un outil de puissance collective, capable de renforcer l’influence, la résilience et la crédibilité internationale de la francophonie dans un monde en pleine évolution.

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