Benoist Mallet Di Bento

Entretien – Hindou Oumarou Ibrahim, activiste et défenseure des droits des communautés autochtones au Tchad, préserver la biodiversité et la paix

Hindou Oumarou Ibrahim prononçant un discours à l’ONU

À l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, célébrée le 20 mars sous le thème « Génération Paix : la contribution de la jeunesse à un monde apaisé », Hindou Oumarou Ibrahim, activiste et défenseure des droits des communautés autochtones au Tchad, revient sur son parcours et sur l’importance de la jeunesse et des savoirs traditionnels dans la construction d’un monde plus résilient et pacifique

AFRIMAG : Pourriez-vous nous présenter votre parcours et expliquer ce qui vous a amenée, dès votre plus jeune âge, à vous engager dans les fondamentaux des civilisations et des sociétés africaines ? 

Hindou Oumarou Ibrahim : Je suis née au Tchad dans une communauté nomade et semi-nomade, les Peul Mbororo, présente dans six pays : Tchad, Cameroun, Niger, Nigeria, Centrafrique et Soudan. Avant la colonisation, ces territoires formaient nos terres et nous nous déplacions avec nos troupeaux d’un endroit à l’autre.

Mon prénom est Hindou, celui de mon père est Oumarou et celui de mon grand-père est Ibrahim, suivant la tradition de l’Afrique centrale où les familles n’utilisent pas de noms de famille. Cette identité m’a permis de comprendre les liens entre les peuples et les territoires.

J’ai grandi dans une communauté où l’école n’était pas une évidence, surtout pour les filles. Ma mère a pris le défi de m’envoyer, ainsi que ma sœur, à l’école en ville tout en veillant à ce que nous apprenions notre culture. Cette double immersion m’a confrontée à la discrimination : dans la ville, j’étais considérée comme nomade, et dans la communauté, comme fille de ville. Cela m’a poussée à exceller et à créer un pont entre les cultures traditionnelles et l’éducation occidentale.

À 12 ans, j’ai pris conscience des mariages précoces et du manque de choix pour les filles. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer l’Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPPAT) pour défendre les droits humains, les droits des communautés autochtones et la protection de l’environnement. Pour nous, tout est interconnecté : droits humains, droits des peuples et préservation de la nature.

AFRIMAG : Quels enseignements tirez-vous des savoirs et pratiques des communautés autochtones pour renforcer la résilience climatique et l’action dans l’espace francophone ?

Hindou Oumarou Ibrahim : Les peuples autochtones de l’espace francophone détiennent des savoirs traditionnels transmis depuis des millénaires, qui permettent de vivre en harmonie avec des écosystèmes fragiles. Nous pouvons prédire la pluie et comprendre les cycles naturels simplement en observant le comportement des animaux, des insectes, des plantes et des vents. Ces savoirs sont cruciaux pour la sécurité alimentaire et la résilience des communautés, surtout face aux impacts du changement climatique.

La Francophonie n’a pas encore pleinement valorisé ces connaissances. Pourtant, elles représentent une richesse pour nos sociétés et peuvent contribuer à la protection de la biodiversité et au développement durable.

AFRIMAG : Comment la cartographie participative et les initiatives locales peuvent-elles éclairer des politiques prudentes et efficaces face aux migrations climatiques ?

Hindou Oumarou Ibrahim : Le changement climatique entraîne des sécheresses extrêmes, des inondations et des déplacements massifs de populations, souvent source de conflits autour de l’accès à la terre et à l’eau.

La cartographie participative permet aux communautés de documenter leurs savoirs locaux, d’identifier les ressources essentielles et d’élaborer des stratégies d’adaptation ensemble. Les droits à la terre pour les femmes, par exemple, permettent le développement de l’agroécologie, la restauration des écosystèmes et la sécurité alimentaire, tout en offrant aux enfants un accès à l’éducation. Ces initiatives transforment la vulnérabilité en résilience et offrent un modèle reproductible à l’échelle internationale.

AFRIMAG : Pouvez-vous partager un exemple concret  ?

Hindou Oumarou Ibrahim : Au Tchad, nous avons réalisé une cartographie participative de 3 500 km², impliquant plus de 550 communautés. Les informations locales, combinées à des images satellites, ont permis de classer les arbres selon leur usage – alimentation, médicinal ou sacré – et de sécuriser les droits fonciers pour les femmes.

Nous avons également replanté 11 000 arbres sur 50 hectares et rouvert 150 km de couloirs de transhumance. Ces actions renforcent la sécurité alimentaire, génèrent des revenus et enseignent aux jeunes l’importance de protéger la nature.

AFRIMAG : Comment la Francophonie peut-elle utiliser ces initiatives pour transformer puissance et prudence en actions concrètes  ?

Hindou Oumarou Ibrahim : La Francophonie doit :

• Reconnaître et valoriser les savoirs autochtones ;

• Donner un accès direct au financement des communautés ;

• Créer des cadres de protection pour ces connaissances.

Les peuples autochtones protègent 80 % de la biodiversité mondiale, et leurs solutions locales sont essentielles pour la paix, la sécurité alimentaire et la résilience climatique. La Francophonie a un rôle stratégique : intégrer les communautés locales, les jeunes et les femmes dans les processus décisionnels, afin que leurs savoirs soient utilisés pour construire un monde apaisé – exactement en lien avec le thème de la Journée internationale de la Francophonie 2026.

AFRIMAG : Quel message souhaiteriez-vous adresser aux gouvernements francophones à l’approche du 20ᵉ sommet de l’OIF ?

Hindou Oumarou Ibrahim : Il est temps que la Francophonie place les communautés locales et autochtones au cœur de ses décisions. Ces communautés sont porteuses de solutions pour protéger la planète, créer la paix et renforcer la résilience climatique. La Francophonie doit agir concrètement, valoriser ces savoirs, et permettre à la jeunesse, aux femmes et aux personnes âgées de devenir acteurs et non spectateurs des transformations nécessaires.

À travers son engagement, Hindou Oumarou Ibrahim rappelle que la préservation de la biodiversité, le respect des savoirs traditionnels et la participation de toutes les générations sont des piliers essentiels pour un monde plus juste et pacifique. À la veille du XXᵉ sommet de l’OIF à Phnom Pen, son appel est clair : la Francophonie doit intégrer ces acteurs locaux pour transformer les bonnes intentions en actions concrètes, durables et équitables.

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