
Héritage et critiques
La francophonie est un héritage complexe et ambivalent. Pour certains, elle représente un instrument de domination culturelle, issu de réseaux institutionnels, économiques et politiques postcoloniaux. Achille Mbembe parle d’une colonialité du pouvoir ; Ngugi wa Thiong’o, le grand écrivain kényan en langue anglaise et swahili, rappelle le rôle de la domination linguistique ; Jean-François Bayart et Pierre Péan soulignent la persistance de réseaux d’influence hérités du passé. Ces analyses expliquent la méfiance de certains intellectuels, artistes et populations francophones.
La langue française : de la colonisation à une langue africaine
Le français, paradoxalement, est devenu une langue africaine. Évolutive, créative, vivante, elle s’adapte aux diversités linguistiques locales et permet aux acteurs africains de définir leurs usages et imaginaires. L’enjeu n’est donc pas la langue elle-même, mais le cadre institutionnel qui l’entoure.
Patrimoines et savoirs comme levier de réappropriation
L’histoire et la vitalité des cultures patrimoniales, comme les palais royaux de l’Ouest Cameroun, montrent que traditions et savoirs continuent de se réinventer. Ces dynamiques offrent un levier pour transformer la francophonie en un espace au service des acteurs africains et de la diversité culturelle et scientifique mondiale.
Francophonie : potentialités et limites
Avec près de 400 millions de locuteurs répartis sur les cinq continents, la langue française est un vecteur culturel, scientifique et économique mondial. Elle dépasse les héritages coloniaux : de nombreux États l’ont adoptée pour ses valeurs culturelles, éducatives, économiques ou diplomatiques. Même dans le monde anglo-américain, la civilisation française inspire des échanges transnationaux. Mais ce potentiel ne peut se réaliser que si les acteurs eux-mêmes participent à en définir les usages.
Mémoire, initiatives et clivage Nord-Sud
Pourtant, ces initiatives se heurtent à des limites : lors du récent vote à l’ONU qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique de «plus grave crime contre l’humanité,» 52 pays, dont la France, se sont abstenus. Ce choix reflète l’opposition des États-Unis, d’Israël et de l’Argentine, ainsi que les réserves de l’Union européenne et du Royaume-Uni sur les implications juridiques. Il révèle un clivage Nord-Sud persistant et illustre que, malgré la visibilité des actions françaises, leur portée reste limitée, soulignant l’urgence d’une implication plus large des acteurs africains et des sociétés civiles.
Décideurs français et innovation
Le désintérêt relatif de certaines sphères décisionnelles françaises freine l’innovation et favorise l’usage d’autres langues, dont l’anglais, dans les échanges internationaux, scientifiques et économiques. Tout comme l’esclavage a nourri l’essor économique occidental, l’exploitation actuelle des sols et sous-sols illustre que les logiques d’appropriation persistent aujourd’hui à l’échelle mondiale, souvent au détriment des populations et des écosystèmes. Dans ce contexte, la francophonie pourrait se transformer en un espace stratégique de coopération scientifique, culturelle et économique, capable d’intégrer les savoirs locaux et de soutenir des solutions durables face aux défis environnementaux et climatiques.
Réinventer la francophonie pour le XXIe siècle
Dans un contexte où les enjeux environnementaux et climatiques sont déjà présents et où le retard se fait sentir, la francophonie peut partager les connaissances, coordonner les solutions et renforcer la résilience mondiale. En s’appuyant sur les dynamiques patrimoniales, les savoirs et les mémoires vivantes, elle peut devenir un espace de réappropriation et de puissance pour l’Afrique et au-delà, favorisant créativité, diversité culturelle et scientifique, ainsi que coopération sur tous les continents.