
Dans cette tribune, Patrice Vermeulen revient sur le rôle historique de L’Œuvre d’Orient dans le développement des réseaux éducatifs francophones au Moyen-Orient.
À travers l’articulation entre foi, transmission et langue française, il interroge les liens entre francophonie, culture et coopération internationale dans un contexte de recomposition géopolitique et de recul progressif du français dans la région
UNe œuvre née de l’histoire orientale de la France
L’Œuvre d’Orient fête, cette année, ses 170 ans d’existence marqués, plus spécialement, par une messe concélébrée à la cathédrale Notre-Dame de Paris le dimanche 10 mai dernier.
En effet, dans la foulée du traité de Paris mettant fin à la guerre de Crimée et faisant de la France la protectrice des chrétiens de l’Empire ottoman, plusieurs personnalités catholiques et monarchistes françaises se réunissent le 4 avril 1856 dans la demeure de l’avocat Jean-Baptiste Julien Mandaroux-Vertamy. Regroupés autour du mathématicien Augustin Cauchy, on retrouve l’helléniste Charles Lenormant, l’historien Alfred de Falloux, le député Charles de Montalembert et l’abbé Xavier de Ravignan. Ensemble, ils fondent l’Œuvre des écoles d’Orient afin de soutenir les écoles religieuses francophones implantées dans l’Empire ottoman et notamment au Liban. Celle-ci est reconnue comme œuvre d’Église par le Pape Pie XI en 1858.
Devenue depuis l’Œuvre d’Orient, cette dernière n’a cessé de s’attacher à rassembler foi chrétienne, éducation et francophonie.
La langue française comme vecteur de transmission culturelle
De fait, l’inculturation de la langue française sur les différents continents s’est largement faite par les missionnaires. En diffusant la culture française, ces religieux ont enseigné l’expression française de la foi et ont donc désigné le christianisme comme racine de cette culture, tout en s’adaptant aux langues et cultures locales pour que chacun puisse entendre l’Évangile dans son propre idiome.
Le proche-Orient, foyer historique de la francophonie chrétienne
Cela est particulièrement vrai au Proche-Orient ou des peuples de culture arabe, turque ou iranienne peuvent se trouver être en même temps de culture française. Comme un beau symbole de cette élan, on peut citer l’église du Pater Noster à Jérusalem, crée à l’initiative de la princesse Aurélie de La Tour d’Auvergne, où la prière du Notre Père est inscrite sur les murs en 150 langues, chacune d’elle étant surmontée d’un médaillon la mentionnant en français.
L’éducation francophone comme outil de coopération et de développement
L’Œuvre d’Orient a été et reste un acteur majeur de cet effort. Aujourd’hui encore, son action, qui se déploie dans plusieurs directions, continue à privilégier l’enseignement à la fois comme vecteur d’évangélisation, de développement et de culture.
Les écoles soutenues par elle constitue le plus grand réseau francophone du monde en termes d’élèves, détrônant celui des lycées français à l’étranger. Fortes de leurs 400 000 élèves, ces écoles se sont installées durablement dans le paysage éducatif mondial.
Depuis 2021, la France a mis en place le fonds pour les écoles francophones du Moyen-Orient dont la gestion a été confiée conjointement à l’Œuvre d’Orient et au ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Avec un budget annuel de 4 millions d’euros, le fonds a permis, depuis sa création, de soutenir plus de 260 établissements scolaires et, depuis 2022, sept universités au Liban ainsi que l’université de Bethléem.
Le recul du français au Liban : un basculement stratégique
Pour autant, l’usage de la langue française tend à diminuer au Moyen-Orient, y compris dans son bastion historique, le Liban. En effet, le français n’est pas arrivé dans le pays du Cèdre avec l’instauration du mandat français. C’est au contraire parce que les relations du Liban avec la France étaient anciennes que ce mandat a été accordé à cette dernière par la Société des Nations en 1920.
Mais aujourd’hui, la situation est en train de changer. Désormais, seulement 38% de la population libanaise s’exprime encore en français contre 45% avant la guerre civile. Depuis 2020, les élèves libanais sont plus nombreux dans l’enseignement anglophone que dans l’enseignement francophone, ce qui explique peut-être la décision salutaire prise l’année suivante par le gouvernement français telle qu’évoquée plus haut.
Défendre la francophonie comme enjeu civilisationnel
Défendre et maintenir l’usage du français au Moyen-Orient, mais aussi en Égypte, dans la Corne de l’Afrique, en Europe centrale et orientale et aussi en Inde, là où, dans 23 pays, intervient l’Œuvre d’Orient, est une urgence civilisationnelle qui doit être soutenue avec vigueur.
L’Église y est résolument engagée à travers l’Œuvre d’Orient. Il faut reconnaître que l’État français apporte sa contribution. L’effort paraît moins perceptible du côté de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).
Reste à chacun, selon ses moyens, à l’image du colibri apportant sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie de la forêt, de faire sa part, en commençant, tout particulièrement, par parler français.