Benoist Mallet Di Bento

Qui nomme le monde ? Pour une gouvernance francophone des normes linguistiques

Toponymie, intelligence artificielle et souveraineté linguistique à l’heure de la Francophonie    

10th United Nations Conference on the Standardization of Geographical Names (© Wikipedia)

Qui nomme le monde ? 

– Derrière la controverse autour de Nigéria ou Nigeria se joue un enjeu bien plus vaste : dans un monde dominé par la circulation numérique des normes, une langue mondiale peut-elle encore laisser d’autres instances définir la manière dont elle nomme les territoires ?   

– Cette controverse révèle également un déficit de vision stratégique : celui d’avoir trop longtemps considéré les normes linguistiques comme un sujet essentiellement technique ou culturel, alors qu’elles sont devenues, à l’ère numérique, des instruments de souveraineté, d’influence et d’organisation des connaissances.   

– En effet, les choix opérés aujourd’hui en matière de toponymie, de terminologie et de corpus numériques contribueront demain à structurer les références utilisées par les moteurs de recherche, les systèmes de traduction automatique et les intelligences artificielles. Ce qui semble relever de la langue engage désormais notre manière collective de représenter le monde.    

– En laissant se développer, sans véritable débat collectif, des mécanismes de normalisation qui influencent désormais les bases de données, les moteurs de recherche et les modèles d’intelligence artificielle, la France prend le risque de voir se réduire progressivement sa capacité — et celle de la Francophonie — à participer à l’écriture des références linguistiques du monde de demain.

Les noms géographiques : un enjeu qui dépasse l’orthographe 

Faut-il écrire Nigéria ou Nigeria ? Kiev ou Kyiv ? Turquie ou Türkiye ?  À première vue, ces débats semblent relever de la seule orthographe. Ils sont souvent présentés comme de simples ajustements techniques ou comme l’évolution naturelle des usages. En réalité, ils révèlent une question beaucoup plus profonde : qui décide de la manière dont une langue nomme le monde ?       

Une normalisation internationale progressivement structurée 

Depuis plus de soixante ans, un dispositif de normalisation internationale des noms géographiques s’est progressivement structuré au sein des Nations unies, notamment à travers le Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques (GENUNG). 

Créé dans le prolongement de travaux engagés dès la fin des années 1940, ce groupe rassemble des experts désignés par les gouvernements et organisés au sein de divisions linguistiques et géographiques. Ces experts proviennent principalement des administrations et des institutions publiques compétentes en matière de géographie, de cartographie, de toponymie ou d’information géospatiale. Si cette expertise institutionnelle demeure indispensable, une question se pose désormais : est-elle suffisamment ouverte aux réalités économiques, technologiques et numériques qui transforment aujourd’hui la manière dont les noms géographiques sont produits, diffusés et intégrés aux systèmes d’information ? 

Le GENUNG ne constitue pas pour autant une instance représentant à elle seule l’ensemble des États membres des Nations unies : la participation aux différentes divisions repose sur le choix des États et leur représentation au sein du groupe n’est pas universelle. 

À l’origine, cette démarche répondait à des objectifs légitimes : améliorer la cohérence cartographique, faciliter la coopération scientifique et favoriser les échanges internationaux. 

Pendant plusieurs décennies, ces travaux sont restés principalement connus des spécialistes de la cartographie, de la géographie et de la toponymie. Ils n’ont pratiquement jamais fait l’objet d’un débat public ni trouvé d’écho significatif dans les grands médias. 

Pourtant, leurs travaux prennent aujourd’hui une dimension nouvelle. Avec l’essor des bases de données mondiales, des moteurs de recherche, des plateformes numériques et désormais des modèles d’intelligence artificielle, les choix opérés dans ces enceintes spécialisées peuvent contribuer à alimenter des références désormais utilisées quotidiennement par un très grand nombre d’utilisateurs à travers le monde. 

Ce qui apparaissait autrefois comme une discussion principalement technique est ainsi devenu un enjeu stratégique. 

Les noms géographiques ne servent plus uniquement à identifier des territoires. Ils alimentent désormais les bases de connaissances, les systèmes de traduction automatique, les assistants conversationnels, les applications de navigation et les modèles d’intelligence artificielle qui contribueront à façonner les usages linguistiques de demain. 

La problématique dépasse donc largement la linguistique. Elle relève désormais de la diplomatie culturelle, de la souveraineté numérique et de la gouvernance internationale.   

Nommer le monde n’est jamais un acte neutre 

Nommer n’est jamais un acte anodin. 

Les noms portent une histoire, une mémoire, une représentation du monde. Ils traduisent aussi la manière dont chaque langue s’est approprié les réalités étrangères au fil des siècles. 

Le français, comme toutes les grandes langues de culture, a toujours adapté les noms étrangers à son propre système phonétique, orthographique et grammatical. C’est ainsi que nous écrivons Londres, Munich, Florence, Pékin, Moscou ou Le Caire, sans que personne n’y voie une atteinte à l’identité de ces villes. 

Cette capacité d’adaptation n’est pas une anomalie. Elle constitue au contraire l’une des expressions naturelles de la diversité linguistique. Or, une autre dynamique peut progressivement se développer : celle d’une diffusion internationale accrue des formes officiellement retenues ou promues par les États, au détriment des usages propres aux différentes langues. 

Pour les langues utilisant l’alphabet latin, ces formes peuvent être reprises par les organisations internationales, puis largement relayées par les médias internationaux et les grandes plateformes numériques, où les usages anglophones disposent souvent d’une forte capacité de diffusion. 

Le débat ne porte donc pas seulement sur quelques accents ou quelques lettres. Il interroge la capacité d’une langue à continuer de nommer le monde selon son propre génie linguistique, ou à voir ses usages évoluer principalement sous l’effet de normes qu’elle n’a pas pleinement contribué à élaborer.   

Quand les noms deviennent des instruments diplomatiques 

Les évolutions récentes montrent que les noms géographiques sont devenus de véritables objets diplomatiques. 

L’Ukraine en fournit une illustration particulièrement éclairante. Depuis son indépendance, et dans le contexte des évolutions géopolitiques européennes du XXIᵉ siècle, les autorités ukrainiennes ont entrepris de promouvoir, auprès des organisations internationales et des médias, les formes ukrainiennes de leurs principales villes. 

Le passage progressif de Kiev à Kyiv ne constitue pas une simple modification orthographique ; il traduit une volonté politique d’affirmer une souveraineté nationale et de promouvoir une identité linguistique propre dans l’espace international. Cette démarche est parfaitement légitime. Chaque État est libre de promouvoir la manière dont il souhaite être désigné sur la scène internationale.   

Le français face au défi de la mondialisation normative

Mais elle ouvre une autre interrogation, rarement posée : qui est légitime pour décider de la forme française de ces noms ? Les autorités du pays concerné ? Les organisations internationales ? Les institutions françaises ? Ou, plus largement, l’ensemble de la communauté francophone ? 

La même interrogation se retrouve aujourd’hui avec Türkiye, avec certaines demandes de romanisation officielle émanant de la Chine, ou encore avec des démarches engagées par plusieurs États africains pour faire reconnaître leurs propres formes de désignation dans l’espace international, comme la Côte d’Ivoire, Eswatini ou Cabo Verde. Partout, les noms deviennent des instruments de diplomatie. 

Dès lors, l’enjeu n’est plus seulement de savoir comment un État souhaite être nommé ; il consiste aussi à déterminer selon quelles règles les différentes langues choisissent d’exprimer cette désignation. C’est précisément là que commence le débat francophone.   

Le français n’appartient plus seulement à la France 

Cette réflexion conduit à un constat que la Francophonie ne peut plus ignorer. Le français est depuis longtemps une langue mondiale. Il est parlé sur les cinq continents. Surtout, la majorité de ses locuteurs vivent désormais hors de France. L’Afrique, l’Amérique du Nord, les Caraïbes, l’océan Indien, l’Europe, l’Asie et l’océan Pacifique participent chaque jour à son évolution, à son enrichissement et à son rayonnement. 

De la centralité française à la co-construction francophone 

Cette réalité conduit naturellement à une interrogation : une langue mondiale peut-elle encore voir ses normes les plus structurantes élaborées dans le seul cadre national ? Il ne s’agit évidemment pas de contester le rôle historique de la France. 

L’Académie française, la Commission d’enrichissement de la langue française, les travaux menés au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ainsi que l’expertise de nombreux linguistes, ont largement contribué à la qualité et au rayonnement du français. 

Mais l’histoire ne saurait, à elle seule, répondre aux défis du XXIᵉ siècle. Le français n’est plus uniquement la langue de la France. Il est devenu un patrimoine commun porté par des dizaines d’États et gouvernements ainsi que par des centaines de millions de locuteurs répartis sur les cinq continents. 

Les grandes langues internationales ne sont aujourd’hui plus gouvernées exclusivement depuis un seul centre historique. L’anglais évolue selon plusieurs pôles de référence ; l’espagnol s’appuie sur un réseau d’académies réparties dans les différents pays hispanophones ; le portugais dispose de mécanismes de concertation entre les États lusophones. À mesure que le français devient lui aussi une langue véritablement polycentrique, la question de sa gouvernance collective se pose avec une acuité nouvelle. 

Cette évolution dépasse d’ailleurs le seul cadre national français. Alors même que les responsables politiques français soulignent régulièrement l’importance de l’Union européenne dans l’élaboration de nombreuses normes communes, la dimension francophone demeure encore insuffisamment prise en compte lorsqu’il s’agit des évolutions linguistiques et numériques. Les États européens membres de la Francophonie où le français possède un statut officiel ou historique — Belgique, Luxembourg, Monaco, Suisse ainsi que les espaces multilingues européens — pourraient naturellement être davantage associés aux réflexions portant sur l’évolution des usages et des normes du français. 

Il ne s’agit ni de créer une compétence linguistique européenne, ni de transférer aux institutions européennes une responsabilité qui relève des communautés linguistiques. Il s’agit de reconnaître qu’une langue mondiale comme le français ne peut plus être pensée uniquement à partir d’une juxtaposition de cadres nationaux ou régionaux. 

Cette réalité appelle désormais une nouvelle manière d’envisager la concertation entre les différents espaces francophones.  

 L’OIF, futur espace de concertation normative ? 

Si le français est devenu une langue mondiale portée par une pluralité d’États, d’institutions et de communautés linguistiques, une question demeure : dans quel cadre cette concertation pourrait-elle désormais s’organiser ? 

L’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) apparaît naturellement comme l’espace le plus légitime pour accueillir ce dialogue. Sans se substituer aux académies, aux conseils linguistiques ou aux organismes nationaux, l’OIF pourrait constituer un lieu permanent de concertation, d’expertise et de coordination sur les questions qui engagent durablement l’avenir du français. 

Une telle évolution supposerait naturellement une volonté politique des États membres et, le cas échéant, une adaptation des missions confiées à l’Organisation. Elle ne remettrait pas en cause les compétences nationales ; elle offrirait au contraire un cadre permettant de mieux articuler les expertises et de favoriser l’émergence de positions communes lorsque les enjeux dépassent les frontières d’un seul État. 

La France y conserverait naturellement une place éminente. Mais son influence ne reposerait plus uniquement sur son héritage historique. Elle s’exprimerait également dans sa capacité à fédérer, à écouter, à convaincre et à construire des compromis avec l’ensemble de la communauté francophone. Ce leadership par la coopération serait sans doute le plus conforme à l’esprit même de la Francophonie. 

De la gouvernance linguistique à la souveraineté numérique 

Cette réflexion dépasse toutefois la seule organisation institutionnelle. Le développement des technologies numériques a profondément transformé la nature des normes linguistiques. Longtemps perçues comme de simples conventions destinées à faciliter les échanges, elles constituent désormais des infrastructures essentielles de la production et de la circulation des connaissances. 

Toponymie. Terminologie. Corpus numériques. Traduction automatique. Intelligence artificielle. Référentiels documentaires. Standards techniques. Autant de domaines où les choix opérés aujourd’hui structureront durablement les usages de demain. Les modèles d’intelligence artificielle apprennent à partir de corpus massifs qui deviennent progressivement des réservoirs de référence linguistique. Les décisions prises aujourd’hui concernant les noms géographiques, les terminologies spécialisées ou les ressources documentaires seront demain reproduites par les moteurs de recherche, les assistants conversationnels, les systèmes de traduction automatique et les futures générations d’intelligences artificielles. 

Les normes ne servent donc plus seulement à organiser le langage. Elles structurent les échanges scientifiques, les technologies, les bases de connaissances et, plus largement, la manière dont les sociétés représentent le monde. 

Produire des normes est ainsi devenu un attribut de puissance. Les grandes puissances l’ont parfaitement compris. Les États-Unis d’Amérique exercent une influence considérable par la diffusion mondiale de leurs standards technologiques et numériques. La Chine développe depuis plusieurs décennies une politique cohérente de promotion de ses propres références linguistiques, notamment à travers le pinyin et l’internationalisation progressive de ses normes d’écriture. 

Dans ce contexte, la souveraineté linguistique ne peut plus être dissociée de la souveraineté numérique. 

Une Francophonie productrice de normes 

Face à ces évolutions, la Francophonie ne peut plus se limiter à promouvoir l’usage du français ou à défendre la diversité linguistique. Elle est désormais appelée à devenir un espace de production normative. Cette ambition ne consiste pas à uniformiser les usages ni à centraliser les décisions. Elle vise au contraire à organiser une intelligence collective capable de produire des références communes lorsque les enjeux dépassent les intérêts d’un seul État. La Francophonie dispose pour cela d’atouts exceptionnels. Elle rassemble des traditions juridiques, scientifiques, universitaires, diplomatiques et culturelles issues de plusieurs continents. Cette diversité constitue une ressource unique pour élaborer des normes qui ne soient ni l’expression d’un seul centre de pouvoir ni la simple reprise de standards élaborés ailleurs. 

Cette dynamique pourrait se traduire par la constitution de corpus francophones de référence pour l’intelligence artificielle, l’élaboration concertée de terminologies scientifiques, le développement de référentiels documentaires communs, la coordination de ressources linguistiques ouvertes ou encore la préparation de positions communes dans les grandes instances internationales de normalisation. 

Une telle ambition renforcerait la capacité de la Francophonie à participer non seulement à la diffusion du français, mais également à la définition des cadres intellectuels, technologiques et documentaires qui structureront le monde numérique. La Francophonie ne serait plus seulement un espace où le français est parlé. Elle deviendrait progressivement un espace où se construisent collectivement les normes qui organisent son avenir. 

Nommer le monde, c’est aussi participer à son écriture 

L’histoire montre que les langues n’ont jamais été figées. Elles évoluent au rythme des échanges, des découvertes, des innovations et des équilibres géopolitiques. Le français n’échappe pas à cette règle. 

Mais il ne saurait renoncer à l’un de ses principes fondamentaux : celui de conserver la liberté de nommer le monde selon son propre génie linguistique, tout en respectant les identités nationales et la diversité des langues. 

Il ne s’agit ni d’opposer systématiquement les exonymes aux endonymes, ni de refuser toute évolution. Il s’agit de reconnaître qu’entre l’uniformisation et la fragmentation existe une troisième voie : celle d’une concertation francophone ouverte, pluraliste et tournée vers l’avenir. 

Au fond, l’enjeu dépasse largement la question de savoir s’il faut écrire Nigéria, Nigeria, Kyiv ou Kiev. Il consiste à déterminer si la Francophonie souhaite demeurer un espace où les normes linguistiques sont principalement adoptées, ou devenir un espace où elles sont également pensées, élaborées et proposées. 

À l’heure où les normes alimentent les bases de connaissances, les intelligences artificielles et les grandes infrastructures numériques, nommer le monde n’est plus seulement un acte linguistique. C’est déjà une manière de participer à son organisation. 

La véritable ambition de la Francophonie du XXIᵉ siècle pourrait ainsi être de ne plus seulement préserver une langue commune, mais de construire ensemble les conditions de son autonomie normative. Car, dans le monde qui s’esquisse, la capacité à produire des normes sera l’une des expressions les plus durables de la souveraineté, de l’influence et de la diversité culturelle.

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