Benoist Mallet Di Bento

Universalisme en question : de l’école républicaine à la francophonie, quelle voie pour un monde pluriel ?

Malgré certaines réussites ponctuelles, le système républicain dans son ensemble a continué à favoriser l’acculturation et la hiérarchisation sociale, plutôt que l’émancipation universelle des individus

La République et l’école : un universalisme sélectif

Au XIXᵉ siècle, l’école républicaine a été un instrument majeur de diffusion de l’universalisme français, mais de manière sélective et hiérarchisée. Cette période montre comment l’école façonne les esprits tout en limitant l’accès aux savoirs essentiels. Jules Ferry et ses contemporains ont façonné un projet éducatif qui enseignait le français mais restreignait l’accès à l’histoire, à la géographie et à l’esprit critique. Comme Ferry, Père fondateur de l’identité républicaine, le déclarait en 1881 : «gardons-les (à l’école) jusqu’à l’âge de 14 ans, c’est assez, bien assez puisque nous ne voulons leur rendre familiers nos beaux programmes d’enseignement primaire, que nous ne voulons leur apprendre ni beaucoup d’histoire, ni beaucoup de géographie, mais seulement le français, le français avant tout, le français et rien d’autre.»

Ce modèle, pensé comme émancipateur pour la métropole, a été exporté dans les colonies, contribuant à former des élites locales tout en maintenant une dépendance politique et culturelle.
Influence des loges maçonniques et cercles philosophiques

Les loges maçonniques, mais aussi certains cercles philosophiques, pédagogiques et administratifs de la IIIᵉ République, ont joué un rôle central dans la diffusion de l’universalisme républicain. Ces réseaux d’influence participaient à la définition des programmes scolaires et à la sélection des élites locales, tout en légitimant l’ordre colonial. Leur action explique en partie la cohérence idéologique de la politique éducative en France et dans les colonies, et sa persistance dans certaines institutions africaines après les indépendances.

Ancien régime et République : domination et hiérarchies

Si l’Ancien régime a imposé sa domination par la violence législative, judiciaire, fiscale ou religieuse, la République a souvent exercé une domination comparablement violente, mais plus systématique, institutionnelle et symbolique. Elle imposait l’uniformisation culturelle et linguistique, façonnait les élites selon ses critères et légitimait ces pratiques au nom de l’universel. Cette comparaison invite à s’interroger : comment un régime qui se proclame émancipateur peut-il reproduire certaines logiques de domination fortifiée ?

Certaines expériences coloniales, comme le Protectorat sont parfois citées comme des réussites. C’est une méthode qui chercha à moderniser le pays sous protectorat tout en respectant ses structures locales et ses élites traditionnelles. Mais il s’agissait d’une exception isolée et soigneusement contrôlée, qui ne remet pas en cause la logique générale d’acculturation et d’uniformisation imposée par l’école et l’administration coloniale dans l’ensemble de l’Empire.

Ainsi, malgré certaines réussites ponctuelles, le système républicain dans son ensemble a continué à favoriser l’acculturation et la hiérarchisation sociale, plutôt que l’émancipation universelle des individus. L’École, comme l’administration coloniale, restait un instrument de contrôle culturel, reproduisant des inégalités et maintenant certains groupes dans des rôles subalternes. 

Versailles 1725 : un autre rapport à l’altérité

Au XVIIIᵉ siècle, la France a parfois pratiqué une diplomatie fondée sur l’écoute, l’échange et la reconnaissance mutuelle. L’exposition en cours «Des alliés amérindiens à la Cour de Louis XV» du Château de Versailles et du Musée du Quai Branly le rappelle : en 1725, quatre chefs amérindiens de la vallée du Mississippi furent reçus par Louis XV comme des ambassadeurs à part entière.

Leur voyage, suivi dans toute la France, fut marqué par des audiences officielles, des échanges de cadeaux, une reconnaissance protocolaire et une participation aux cérémonies royales. Cette rencontre laissa également une empreinte durable dans la culture française : le compositeur Jean-Philippe Rameau s’inspira de la danse des chefs amérindiens pour composer la célèbre Danse des Sauvages, et les échanges donnèrent lieu à des objets métissés, alliant arts visuels, artisanat, musique et danse.

Cette scène interroge :

• Pourquoi l’Ancien régime, souvent caricaturé comme figé ou autoritaire, a-t-il su développer une diplomatie interculturelle respectueuse ?

• Comment se fait-il que la République, avec son projet universaliste, n’ait pas su prolonger ce modèle de reconnaissance mutuelle ?

 • Qu’est-ce qui s’est perdu entre la politique des alliances amérindiennes et l’école coloniale de Ferry ?

Cette comparaison n’idéalise ni la monarchie ni l’Église — elles ont aussi produit domination et violence — mais elle montre qu’un autre rapport à l’altérité était historiquement possible.

Acculturation ou inculturation : comment transmettre le savoir ?

Le problème central réside dans la manière d’envisager la transmission du savoir. L’école républicaine a longtemps reposé sur l’idée qu’il fallait remplacer les cultures locales par un corpus commun considéré comme supérieur. Mais peut-on réellement transmettre des connaissances sans reconnaître la valeur des cultures premières ? Sans intégrer leurs langues, leurs récits, leurs manières de penser ?

D’autres traditions pédagogiques — notamment celles qui valorisent l’oralité, la mémoire incarnée, l’apprentissage communautaire — montrent qu’il est possible de transmettre en respectant, et non en effaçant, les structures culturelles existantes.

Alors pourquoi la République a-t-elle privilégié l’acculturation plutôt que l’inculturation ?

Pourquoi l’uniformité plutôt que la compréhension ?

Pourquoi la standardisation plutôt que la traduction culturelle ?

Cette interrogation est centrale aujourd’hui, au moment où les systèmes éducatifs francophones doivent repenser leur rapport aux langues locales, aux savoirs autochtones et aux pédagogies qui n’entrent pas dans les grilles européennes classiques.

Universalisme en crise : ONU, BRICS+ et gouvernance mondiale

L’universalisme institutionnel, hérité des vainqueurs des grandes guerres du XXᵉ siècle, est aujourd’hui remis en question par des nations qui aspirent à un ordre mondial plus pluraliste. Les débats contemporains sur la gouvernance mondiale montrent que les structures créées après 1918 puis 1945 ne reflètent plus la diversité des puissances et des sociétés actuelles.

L’ONU, malgré sa vocation universaliste, reste largement marquée par l’équilibre des forces hérité du siècle dernier. Cette configuration explique en partie les critiques qui lui sont adressées et le sentiment, dans certaines régions, que l’ordre international est imposé plutôt que partagé.

Le BRICS+, en rassemblant des pays longtemps marginalisés dans la gouvernance globale, illustre cette volonté de construire un nouvel universalisme, plus pluraliste, représentatif et moins centré sur les anciennes puissances impériales. Ces initiatives posent la question d’un universel fondé sur le dialogue et la réciprocité, plutôt que sur l’imposition depuis le sommet.

Cette remise en cause rappelle que l’universalisme institutionnel, lorsqu’il devient figé et centralisé, finit par perdre sa légitimité — dans les espaces qu’il prétend gouverner, mais aussi en métropole.

Ainsi, avons-nous tiré les leçons de l’échec de l’universalisation par le haut ?

Conclusion : la francophonie, laboratoire d’un universel pluriel

Si l’histoire montre les limites d’un universalisme imposé, une autre question s’impose : qui, aujourd’hui, peut en porter une version renouvelée ?

Et si la réponse venait de la francophonie ?

Espace linguistique partagé, mais aussi mosaïque culturelle, la francophonie pourrait devenir le laboratoire d’un universel réellement pluraliste :

• un universel qui reconnaît les langues locales au lieu de les marginaliser ;

qui valorise les savoirs oraux autant que les savoirs écrits ;

• qui privilégie la réciprocité plutôt que la coercition ;

• qui articule les mémoires plutôt qu’il ne les hiérarchise.

La question n’est donc plus : la France peut-elle encore proposer un universalisme ?

Mais plutôt :

La francophonie peut-elle inventer un universel nouveau — pluriel, incarné, respectueux — celui qui aurait pu émerger depuis Versailles, mais que l’école républicaine a empêché d’advenir ?

C’est peut-être là que se joue l’avenir : non plus dans l’affirmation d’un modèle unique, mais dans la création d’un espace commun où les cultures francophones peuvent, ensemble, définir ce que signifie aujourd’hui «faire monde

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