Benoist Mallet Di Bento

Amadou Lamine Sall : un poète au service d’une francophonie stratégique ?

Amadou Lamine Sall, poète, candidat au secrétariat général de la francophonie

Pour une OIF réinventée face aux défis des dix prochaines années

La candidature d’Amadou Lamine Sall au poste de Secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) retient l’attention bien au-delà des cercles littéraires. Lauréat du Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature française et héritier intellectuel de Léopold Sédar Senghor, il incarne l’ambition d’une francophonie qui se veut à la fois culturelle et humaine

Dans sa lettre à la jeunesse sénégalaise, Sall rappelle que chaque citoyen est «une espérance, une étoile qui brille.» Ce message, qui parle à la jeunesse francophone des cinq continents, traduit sa volonté d’associer société civile et nouvelles générations aux dynamiques de l’OIF – condition essentielle pour renouveler et rendre pertinente l’action de l’organisation.

Le retrait annoncé du Mali, du Niger et du Burkina Faso en mars 2025 a révélé les tensions politiques et diplomatiques croissantes avec certains pays membres. Cette rupture interroge le rôle, les limites et l’avenir d’une OIF confrontée à un monde multipolaire, plus concurrentiel et traversé par des fractures internes et régionales.

Un espace à réinventer

L’OIF qui regroupe 90 États et gouvernements membres, figure parmi les organisations internationales au plus large effectif. Elle dispose d’atouts uniques : un réseau d’États et de gouvernements répartis sur tous les continents, un espace commun de la langue française et une expérience de coopération Nord-Sud et Est-Ouest. Mais ses missions – promotion du français, appui démocratique, coopération durable – répondent-elles encore aux défis du XXIe siècle ?

Pour rester un acteur central de la diplomatie multilatérale et de l’innovation francophone, l’organisation devra se réinventer. Cela passe par :

  • une plus grande place au numérique, à l’innovation scientifique et à l’entrepreneuriat francophone ;
  • de nouvelles formes d’alliance avec d’autres espaces linguistiques et culturels ;
  • l’intégration des diasporas et des acteurs non étatiques dans les décisions et les projets.

Au carrefour de la culture et de la stratégie

Dans ce contexte, Amadou Lamine Sall, en attente du feu vert des autorités sénégalaises, représente une opportunité d’ouvrir un nouveau chapitre. Il pourrait devenir le deuxième Sénégalais à diriger l’OIF, – Abdou Diouf, l’ancien Président étant le premier-  mais pour cela, il devra incarner une francophonie inclusive et planétaire, capable d’adopter une approche proactive vers les régions anglophones et les nouveaux territoires d’influence, tout en s’appuyant sur la croissance continue du nombre de locuteurs de français.

Son budget annuel, un peu supérieur à 68 millions d’euros, apparaît bien modeste au regard des ambitions d’une francophonie appelée à devenir un moteur d’innovation culturelle, socio-économique et diplomatique. Pour être à la hauteur des enjeux mondiaux, il faudra revaloriser significativement son budget de fonctionnement et renforcer son autonomie financière. Un audit complet de l’institution serait également nécessaire afin d’identifier ses marges d’efficacité et de transparence. Autant de chantiers auxquels le futur Secrétaire général devra s’atteler.

Une francophonie de projet

La francophonie n’est pas qu’un espace linguistique : c’est un projet politique, culturel et humain en évolution permanente. Elle doit se refonder sur le respect, la co-construction et la reconnaissance de ses diversités internes pour rester un pont entre les cultures et les économies.

La candidature d’Amadou Lamine Sall n’est donc pas seulement celle d’un poète. Il devra s’entourer de personnalités diversifiées, y compris issues de secteurs non académiques, pour construire une francophonie capable de se réinventer et de redevenir un projet mondial, fidèle à ses principes fondateurs mais audacieuse dans ses moyens et ses ambitions.

Francophonie de demain 

Ce qu’en pense Serge-Éric Menye, consultant et essayiste

Dans ce contexte, AFRIMAG donnera la parole à de personnalités pour imaginer la francophonie de demain. Aujourd’hui, c’est au tour de Serge-Éric Menye, consultant et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages dont « L’Afrique sera-t-elle la catastrophe du XXIe siècle ? » Éditions Bibliomonde

AFRIMAG : Comment l’Afrique peut-elle tirer parti de l’héritage linguistique, culturel, économique et institutionnel de la francophonie ?

Serge-Éric Menye

Serge-Éric Menye : La francophonie est un espace qui réunit plusieurs pays sur le continent africain et ailleurs. Il serait judicieux, à l’image du Commonwealth qu’il soit créé un cadre à l’intérieur duquel existe des accords de coopération et d’échanges sans restriction entre les différents pays.  Pour la langue, il faut la valoriser dans l’apprentissage à travers des slogans, une célébration annuelle où tout le monde est impliqué, la dernière fête de la francophonie en RDC n’a pas été marqué ni par une communication d’ampleur ni la présence de la France. Silence complet. Les rendez-vous culturels « livres, expositions, concerts, films » doivent mettre en avant la particularité linguistique et ses atouts et dans les institutions les démarches administratives ainsi que les rituels publics devraient avoir une identité qui permette de distinguer sans nuance la langue française. Économiquement, il faut un environnent prioritaire pour les francophones, une zone d’échanges sans douanes et taxes, ce qui aura une fonction valorisante comme club de privilégiés et attractive.

AFRIMAG : Comment organiser l’émergence d’une nouvelle relation de coopération et de solidarité dans l’espace francophone ?

Serge-Éric Menye : Des objectifs et un calendrier doivent être fixés, avec des évènements retentissants s’appuyant sur une communication offensive qui met en avant de beaux récits et des exemples palpables dans la culture, le sport, le commerce, l’enseignement.

Les nominations des responsables doivent se faire avec des organisateurs tournants, des rotations comme la Coupe du Monde de football par exemple (en termes d’organisation). Il faut impliquer la jeunesse en y associant ce qui la fait vibrer, des concours d’écritures, de lectures…des prix.

AFRIMAG : Comment penser la francophonie à l’ère du populisme trumpiste ?

Serge-Éric Menye : Il faut mettre en avant les valeurs, les atouts des pays francophones, la solidarité, la bienveillance, la connaissance, le refus de l’exclusion, l’éducation comme vecteur des progrès, développer et présenter les échanges entre francophones comme un espace autonome et indépendant de l’influence américaine, prioriser les biens et services des francophones, leurs méthodes de gestions des affaires publiques et leurs modes de vie. Un environnement sûr, authentique, inspirant, paisible et stable doit être francophone. Les références politiques doivent s’en saisir comme élément différenciant dans les discours.

AFRIMAG : Comment la francophonie peut-elle contribuer à une approche partagée et humaine des migrations actuelles ?

Serge-Éric Menye : Il faut répondre au moins par le message et aussi des actions de développement aux sujets des migrations. Quels sont les pays les plus ouverts, partageant les mêmes valeurs, communiquant sur le potentiel de métiers qu’offre la francophonie et où se trouvent-ils ? De quelles manières dans l’espace francophone peut-on rendre la vie décente et attractive ? Les questions précédentes apportent aussi des éléments de réponses qui se concentrent sur les jeunes et les plus démunis en s’attaquant aussi aux causes avec la langue, le discours, la culture, l’éducation. 

AFRIMAG : Comment la francophonie peut-elle s’organiser pour lutter contre la désinformation ?

Serge-Éric Menye : Il faut diffuser des messages en français pour éduquer les gens à l’utilisation des réseaux sociaux, la vérification des faits (fact-checking), comment à travers l’écriture on voit que l’auteur n’est pas français, comment voir la manipulation. L’enseignement doit être fait via tous les supports informationnels et numériques, et en expliquant pourquoi le public francophone est visé par la désinformation. Des rencontres aussi peuvent être organisées dans ce sens, avec à l’issue, des tests, comme on fait en entreprise contre les risques de piratage avec de courtes formations.

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