
Munich et l’héritage occidental
À Munich, le Secrétaire d’État américain Marco Rubio a rappelé l’indissociabilité de la sécurité américaine et européenne, appelant à la réindustrialisation et à des chaînes d’approvisionnement renforcées sous un «leadership» occidental.
Cette vision américano-européenne, centrée sur l’héritage économique et industriel issu de 1945, peut être perçue par d’autres régions du monde comme une logique de continuité dominatrice. Elle pose une question essentielle : l’Occident protège-t-il son architecture passée ou prépare-t-il réellement l’avenir ?
La reconstruction d’après-guerre visait d’abord à éviter le retour des catastrophes du XXᵉ siècle. Elle fut pensée dans l’ombre des conflits précédents. Mais a-t-elle suffisamment anticipé l’émergence d’un monde multipolaire ? Le déclin relatif des puissances occidentales face à la montée de la Chine, de l’Inde, du Brésil ou de la Russie suggère que l’équilibre mondial n’est plus structuré par un seul centre.
Davos et la fragilité des systèmes
Le discours de Mark Carney, Premier ministre du Canada – ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre – au Forum de Davos rappelle que l’ordre international fondé sur des règles n’est ni immuable ni auto-suffisant.
En citant Václav Havel, il évoque le mécanisme silencieux par lequel les systèmes se maintiennent : «Václav Havel appelait cela “vivre dans le mensonge” : le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai. Et sa fragilité provient de la même source : dès qu’une seule personne cesse d’agir ainsi, dès que le marchand de fruits et légumes retire son enseigne, l’illusion commence à s’effriter. Le moment est venu pour les entreprises et les pays de retirer leurs enseignes.»
Ce rappel est décisif : la stabilité internationale ne tient pas seulement à la puissance militaire ou économique, mais à l’adhésion collective à ses principes.
Or les contraintes économiques deviennent structurelles. Les États-Unis d’Amérique portent le poids de guerres financées par l’emprunt, avec des coûts cumulés estimés à plus de 8 000 milliards de dollars depuis 2001. L’Europe, de son côté, fait face à des niveaux élevés de dette publique, en partie liés aux efforts de soutien et de sécurité face au conflit en Europe orientale, ce qui limite ses marges de manœuvre budgétaires et industrielles.
La renaissance occidentale suppose donc des capacités financières et technologiques considérables. Elle ne peut être déclarée ; elle doit être soutenable.
Parallèlement, des dynamiques alternatives se structurent : BRICS+, OCS, ASEAN, Union africaine, Quad et autres partenariats régionaux témoignent d’une recomposition progressive de l’équilibre mondial. La puissance se distribue.
La francophonie : laboratoire d’un multilatéralisme inclusif
Dans ce contexte, la francophonie peut être perçue non comme un vestige culturel, mais comme un espace stratégique transcontinental.
Elle réunit des États d’Europe, d’Afrique, d’Amérique du Nord, du Moyen-Orient, d’Asie et d’Océanie. Elle articule diversité linguistique, souveraineté nationale et coopération institutionnelle. Elle ne repose ni sur l’hégémonie militaire ni sur un bloc économique fermé, mais sur un principe de confiance et d’interdépendance.
Peut-elle devenir un laboratoire d’un multilatéralisme renouvelé ?
Peut-elle démontrer qu’il est possible de projeter de l’influence sans reproduire des asymétries structurelles héritées de l’histoire ?
Peut-elle incarner une multipolarité coopérative plutôt qu’une fragmentation concurrentielle ?
Ces questions dépassent la seule francophonie : elles interrogent la nature même de la puissance au XXIᵉ siècle.
Volonté stratégique et projection créatrice
Repenser la puissance suppose de dépasser l’opposition entre héritage et rupture. Il ne s’agit ni de conserver un statu quo affaibli ni de déconstruire sans alternative, mais d’exercer une volonté stratégique lucide et prospective.
À cet égard, la pensée de Charles De Gaulle conserve une résonance particulière : «rien ne résiste à la volonté de celui qui agit avec clairvoyance et courage.»
Cette volonté stratégique se traduit aujourd’hui par la capacité à coopérer, à innover et à construire des alliances nouvelles, conformément aux observations de Mark Carney : «pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, vanté ses principes et profité de sa prévisibilité (…) Ce compromis ne fonctionne plus. Permettez-moi d’être direct : nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition.»
La leçon est claire : le pouvoir futur ne résidera plus dans la simple conservation d’un héritage ou dans la domination d’un bloc, mais dans la capacité des sociétés et des États à anticiper, coopérer et innover.
Dans ce contexte, la francophonie illustre concrètement cette approche : un espace transcontinental capable de mobiliser la diversité et la confiance mutuelle, de favoriser des partenariats équitables, et de proposer un modèle de puissance inclusive et multipolaire. Elle montre que la projection stratégique peut se conjuguer avec l’ouverture, l’innovation et la légitimité, offrant ainsi un exemple d’alternative constructive aux logiques d’hégémonie ou de maintien d’un équilibre devenu inadapté.