
Juriste de formation, Lova Rinel Rajaoarinelina a travaillé plusieurs années à Madagascar auprès du Président de la République, notamment sur les enjeux énergétiques mais également sur l’industrie et les secteurs régaliens comme la défense et la sécurité. Forte de cette expérience, elle rejoint le Compréhensive Test Ban Treaty Organisation (CTBTO) puis la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), et se spécialise sur les enjeux géopolitiques de l’énergie et de la dissuasion nucléaire.
Elle est l’auteure de plusieurs publications sur ces sujets. En France, elle est aujourd’hui membre du collège de la Commission de régulation de l’énergie.
Dans cet entretien accordé a AFRIMAG, Lova Rinel Rajaoarinelina éclaire sur le renoncement de l’Afrique du Sud à l’arme nucléaire durant les années 1990, pour des raisons objectives et stratégiques, alors qu’elle aurait pu garder cette arme de dissuasion. Quant à l’Ukraine, en renonçant à ses armes nucléaires, elle croyait en la puissance du droit international et la qualité de la signature des puissances mondiales. Or, il n’en fut rien avec le délitement des valeurs qui ont contribué relativement à la paix ces 80 dernières années. Un entretien instructif !
AFRIMAG : L’Afrique du Sud et l’Ukraine ont-elles manqué de vision en renonçant à l’arme nucléaire ?
Lova Rinel Rajaoarinelina : La tentation est grande de répondre «oui,» en brandissant l’exemple de la Corée du Nord : un régime ruiné mais intouchable, précisément parce qu’il a la bombe atomique. Pourtant, l’histoire ne se lit pas à coups de regrets faciles.
L’Afrique du Sud, d’abord. Le démantèlement de son arsenal nucléaire dans les années 1990 ne fut pas un geste naïf, mais un choix stratégique. Dans un contexte de transition politique incertain, ce désarmement volontaire visait à éviter que l’arme ne tombe entre des mains incontrôlables. Ce fut un acte de lucidité, de responsabilité, et non d’aveuglement. Il a permis à l’Afrique du Sud de sortir du statut de paria pour redevenir une puissance fréquentable. Le coût stratégique fut nul : elle ne faisait face à aucune menace militaire existentielle.
L’Ukraine, en revanche, est un cas souvent mal compris. Elle n’a pas tant «renoncé» à la bombe qu’elle n’a reconnu une réalité technique : les armes stationnées sur son sol n’étaient pas les siennes. Il s’agissait de têtes nucléaires soviétiques, contrôlées par Moscou. Les vecteurs, les systèmes de lancement, les codes d’activation, tout relevait d’une chaîne de commandement extérieur. Imaginer que Kiev aurait pu se doter rapidement d’une force autonome relève du fantasme. Ce désarmement n’a donc rien d’un abandon souverain : il s’apparente plutôt au retrait d’armes étrangères, comme celles que l’OTAN stationnées en Allemagne.
En revanche, ce que l’Ukraine a bel et bien fait, c’est croire à la force du droit. En échange du retrait des têtes, elle a obtenu des garanties de sécurité (mémorandum de Budapest, 1994). Elle a cru à la parole des puissances. Ce n’est donc pas le désarmement qui fut une erreur, mais la confiance dans un ordre international qui n’a pas tenu.
AFRIMAG : Faut-il une Afrique nucléaire pour sanctuariser le continent ?
Lova Rinel Rajaoarinelina : La tentation ressurgit à chaque fois que le droit international vacille. Face aux ambitions décomplexées de certaines puissances – Russie, Chine, États-Unis sous Trump – le continent africain apparaît comme le dernier sanctuaire sans crocs. Mais la bombe est-elle vraiment la solution ?
Posséder l’arme nucléaire ne suffit pas à dissuader. Il faut une doctrine claire, une chaîne de commandement crédible, des vecteurs fiables, et surtout, une posture stratégique cohérente. Aucun État africain ne dispose aujourd’hui d’une base industrielle, technologique et institutionnelle suffisante pour porter une dissuasion autonome sans générer plus de vulnérabilités.
Et surtout, il faut le dire clairement : il n’existe pas de défense africaine commune. L’Afrique, en tant qu’espace stratégique unifié, n’existe pas. Que ferait une bombe aux mains de l’Éthiopie en guerre avec la Somalie ? Qui serait dissuadé lorsqu’une armée rwandaise franchit la frontière congolaise ? Quel commandement central ordonnerait la riposte si le Mali accusait l’Algérie de colonialisme ? Une bombe sans consensus politique, sans doctrine collective, sans autorité partagée, serait un facteur de chaos, pas de paix.
La bombe ne fabrique ni l’unité ni la souveraineté. Elle ne peut sanctuariser qu’un territoire doté d’un État solide, d’une vision partagée, et d’une capacité à imposer le silence par la peur. L’Afrique, aujourd’hui, ne répond à aucune de ces conditions. Et vouloir précipiter une nucléarisation continentale reviendrait à importer une logique de menace sur un terrain miné de rivalités locales, de méfiances régionales et de tensions non résolues.
Il existe pourtant une autre voie. Celle d’une stratégie à long terme, qui ne cherche pas à copier les logiques impériales mais à affirmer une souveraineté collective, politique et normative. Le contexte international actuel — retour du rapport de force, effritement du droit, désillusion multilatérale — crée une opportunité rare : celle pour les grandes puissances africaines de poser les bases d’une réflexion stratégique commune. Cela prendra du temps. L’Europe elle-même, malgré des décennies d’efforts, peine encore à se doter d’une dissuasion partagée. L’Afrique ne fera pas exception.
Mais elle peut déjà poser les jalons. Non pas en rêvant de bombes, mais en structurant un discours commun sur la sécurité, la stabilité, et la légitimité. Ce n’est pas l’arme qui fait la puissance. C’est la capacité à en refuser l’usage, avec autorité.